Dans cet entretien, l’expert souligne que l’on continue à perdre du temps en termes d’orientation stratégique. Il appelle à un débat sur la gouvernance des entreprises et à un audit national sur les sommes importantes injectées dans les entreprises publiques sans résultats probants. Le spécialiste, prévoit en outre en 2021 une inflation inévitable avec le dévissage du dinar et une reprise lente post-Covid.

Reporters : Que faut-il retenir de l’année 2020 au plan économique concernant l’Algérie ?
Ali Harbi : L’impression qui ressort pour 2020 est celle d’une année perdue pour les réformes à cause du surplace fait par le gouvernement. Après une année de Hirak, les attentes étaient énormes pour amorcer un changement en profondeur de la politique économique du gouvernement dans la perspective de la sortie de la logique bureaucratique et rentière et de la prédation ouverte des ressources nationales. Il y a eu beaucoup d’annonces et d’orientations générales, mais peu d’actes concrets, ce qui nous fait dire que le gouvernement est inopérant. Aucune réforme économique sérieuse n’est effectivement engagée et la question centrale du financement de l’économie n’est pas encore traitée. On a raté pour cela deux occasions qui ont été la LFC 2020 et la LF 2021.
2020 aura aussi été l’année de la pandémie Covid-19, et l’on constate que le plan de sauvegarde des entreprises et d’appui aux couches les plus impactées par la crise sanitaire n’a pas été mis en œuvre par le gouvernement. Les recommandations de la conférence d’août 2020 ont été mises dans un tiroir.
Enfin, nous continuons à perdre du temps en termes d’orientation stratégique et au lieu de nous inscrire dans les courants d’opportunités économiques qui s’offrent à nous, comme l’économie verte, le solaire, l’agriculture durable, l’économie numérique, le débat public est absorbé par des diversions d’ordre secondaire. La question centrale de la stratégie économique – qui doit impérativement s’inscrire dans les grandes transformations en cours comme la quatrième révolution industrielle, le développement durable – n’est pas encore abordée et ce n’est ni dans les démarches gouvernementales ni dans le débat public. Au contraire, les pouvoirs publics donnent l’impression d’attendre la hausse des cours pétroliers pour reprendre les anciennes pratiques.

Que retenir de la gestion des entreprises, notamment publiques durant l’année en cours ?
Les secteurs publics et privés économiques ont subi un séisme avec l’effondrement du système de Bouteflika, car son image s’est profondément détériorée. Une crise de confiance existe aujourd’hui entre le public et les chefs d’entreprise, et cela représente un risque pour la dynamique de croissance qui doit se relancer par l’investissement et donc par la mobilisation de l’épargne publique par différents canaux, comme la Bourse, les émissions obligataires, les emprunts publics, les privatisations, etc.
Il est impératif aujourd’hui de relancer un débat sur la gouvernance d’entreprise, d’une manière différente de ce qui a été fait depuis 2008 par les think-tank Care et par l’association Hawkama El Djazaïr, qui avaient misé plus sur de la vulgarisation. Nous avons désormais besoin d’une gouvernance d’entreprise basée sur des engagements concrets et vérifiables de transparence, de responsabilité et de redevabilité surtout pour les entreprises qui disposent de l’argent public, soit à travers des investissements, des emprunts, des subventions ou des marchés publics.
La part de responsabilité des entreprises publiques dans cette crise de confiance est que ces entreprises ont consommé des sommes colossales de financements publics directs et indirects, sans résultats, alors qu’on nous annonçait, dans la période 2013-2015, qu’on était en train de monter des groupes publics de taille africaine, des locomotives pour l’industrie nationale. Il faudra bien sûr effectuer un audit national pour savoir où est passé l’argent qui se compte en dizaines de milliards de dollars, depuis 2013 uniquement, sans parler des sommes absorbées depuis le début des restructurations dans les années 80.
Cela étant dit, la critique ne doit pas être adressée au management, c’est-à-dire aux gestionnaires des entreprises publiques, qui sont souvent des cadres intègres et compétents, mais ligotés par une gouvernance non adaptée. Le problème de l’entreprise publique algérienne est plus un problème de gouvernance que de gestion. Quand on parle de gouvernance, on parle de la manière dont le propriétaire définit l’orientation stratégique de l’entreprise et des systèmes de management pour réaliser les objectifs, y compris l’efficacité du monitoring et du contrôle interne. Ce qu’on peut dire en 2020, c’est que pour un grand nombre d’entreprises publiques, c’est un grand échec, et il faut en tirer les conséquences. Le cas Eniem est un précurseur et il faudra voir si les pouvoirs publics seront assez transparents pour publier les bilans des EPE, au 31/12, en divulguant les montants d’endettement et d’aides publiques reçues sans résultat.

Comment voyez-vous l’évolution de l’économie nationale en 2021 ?
2021 doit être l’année du tournant des politiques économiques sur un certain nombre de questions centrales dont on peut citer quelques-unes.

  • La question des IDE et de la remise en confiance de l’investissement étranger dans un contexte international défavorable découlant de la crise sanitaire, avec 40% en moins de financements disponibles pour les IDE mondiaux.
  • La remise en confiance de l’investissement national et la mobilisation de l’épargne du public sur des projets porteurs et mobilisateurs.
  • Les choix à opérer sur le financement des infrastructures et la sortie de la logique du tout budgétaire.
  • Les actions significatives à conduire sur le climat des affaires et, notamment les questions relatives au foncier industriel gelées depuis des années et livrées à la prédation, la réforme du financement bancaire, la numérisation de l’administration et en priorité de l’administration fiscale.
  • L’orientation même de l’économie nationale en direction d’activités exportatrices, en encourageant les produits à base de carbone, bio et haute valeur technologique, donc une rupture indispensable par rapport à ce qui se fait à ce jour. Sur ce dernier sujet, un accompagnement en profondeur doit être effectué par des dispositifs appropriés pour soutenir le changement de modèle d’affaires des entreprises existantes.
    La variable des prix des hydrocarbures mise de côté, l’année 2021 sera dans le prolongement de 2020, avec une inflation inévitable due au dévissage du dinar, et une reprise lente post Covid-19. La question qui se pose donc n’est pas de savoir si ce sera une bonne ou une mauvaise année, mais plutôt de se dire est-ce que nous tenons le bon chemin ou pas. Malheureusement, les dernières déclarations de hauts responsables qui reconnaissent attendre la hausse des prix du pétrole pour se remettre à dépenser est assez inquiétante.