Entretien réalisée par Sihem Bounabi
Reporters : Suite à l’alerte lancée par les opérateurs économiques dans la filière lait sur les risques de tension sur les produits laitiers après l’instruction verbale de l’interdiction d’importation de la poudre de lait, quelles actions avez-vous mené pour débloquer la situation ?
Ali Hamani : Dès que nos adhérents nous ont informés de la situation, nous avons saisi, il y a une semaine, le Premier ministre et le ministre du Commerce à travers une correspondance, en l’informant des blocages qui risquent de mettre un certain nombre d’entreprises dans une situation de rupture de stock qui va impacter le marché en matière de lait en tetrapack et les produits laitiers, comme les fromages et les yaourts. Je tiens à préciser qu’il ne s’agit pas de lait en sachet, car les entreprises publiques ne sont pas concernées par cette décision.
L’autre conséquence, lorsque vous avez un certain nombre de chaînes de production à l’arrêt, ce sont des milliers de travailleurs qui seront mis au chômage technique. Face à la situation actuelle, ce que nous avons demandé en tant qu’association, au Premier ministre et ministre du Commerce, c’est de travailler au maximum afin d’éviter une rupture de stocks des produits laitiers et de mettre les gens au chômage technique. Nous sommes dans une situation difficile et notre action est purement économique, car on ne comprend pas l’attitude de la Direction des services vétérinaires qui donne des instructions verbales. On se pose la question : qui est cette personne pour se donner ce type de pouvoir ? Et le comble, c’est qu’elle ne veut même pas donner son nom. Ce n’est pas normal qu’on soit encore à l’ère des instructions par téléphone !
Logiquement, quand on veut prendre ce genre de décision, on fait un écrit officiel. Des instructions où on refuse de donner un nom et un écrit sont une fuite de responsabilité, car en cas de problème, la personne concernée s’en lave les mains. Nous déplorons cette attitude et on ne comprend pas ce type de mesures dans un contexte marqué déjà par des tensions sur plusieurs produits de base !

Justement, quels sont les problèmes qui risquent d’arriver suite à cette directive verbale, dont apparemment personne ne veut endosser la responsabilité ?
Le danger dans tout cela, c’est qu’en plus des risques de mettre au chômage des milliers d’Algériens et des tensions sur le lait et les produits laitiers, lorsqu’on bloque de façon unilatérale les importations d’un certain nombre de produits, quand vous ouvrez d’un coup, tous les producteurs vont lancer des appels d’offres en même temps. La conséquence de ce type de décisions est une intervention directe sur le marché international et automatiquement une augmentation des tarifs d’importation. Finalement, c’est le citoyen qui verra son pouvoir d’achat se dégrader encore plus.

De ce fait, l’impact est doublement négatif, que ce soit sur la production en interne ou sur les prix à l’import. La question qui se pose est jusqu’à quand allons-nous travailler par à-coup ?
Nous sommes des opérateurs économiques qui aspirons seulement à travailler dans la sérénité, avec un programme bien établi. Il y a des associations patronales ou professionnelles qui sont agréées, il faut savoir les écouter car elles sont sur le terrain. Ce que l’on demande aux pouvoirs publics, c’est d’être à notre écoute et de nous concerter. Ensuite, de prendre des décisions en connaissance de cause et surtout en ayant conscience des terribles conséquences. C’est les mêmes doléances que nous avons soulevées auprès du Premier ministre et du ministre du Commerce pour le lait infantile et le lait pour nourrissons. On est révolté que l’on bloque le lait pour bébé. Ceux qui prennent ce type de décisions sont-ils conscients que c’est du lait pour bébés ?

Avez-vous alerté le Premier ministre sur le blocage du lait pour bébé dans votre correspondance ?
Evidemment, c’est notre priorité car il y a un fort risque de rupture de stocks dans les prochaines semaines. Nous avons tenu à informer le Premier ministre que les instruction de la ABEF bloquent cette situation et que le lait infantile et les laits spéciaux pour nourrissons sont actuellement importés sous la position tarifaire (SPT) «Autre», imposée jusque-là et ce, depuis 2012, par les services des Douanes, alors que la SPT spécifique à ces produits existe sous le code 0402101200. Nous avons tenu également à l’informer que les «laits infantiles et laits spéciaux» ne sont pas produits en Algérie, mais considérés comme produits très sensibles. On a ainsi expliqué que ces laits sont importés par des entreprises de renommée internationale, de droit algérien et produisant sur le marché national divers produits laitiers dans leurs activités principales.
Celles-ci disposent d’une activité secondaire et importent depuis plusieurs années les laits infantiles sous diverses marques, dont les consommateurs algériens sont familiarisés. Du fait de la complexité de leur technologie de fabrication, il est impossible actuellement de les produire localement. En attendant une action du gouvernement face à tous ces blocages, on nous a encore sorti l’histoire des «commissions». Mais nous sommes fatigués de ces commissions, qui ne sont qu’une excuse pour ne pas prendre de décision et faire traîner les choses. C’est pour cela que nous avons alerté le Premier ministre sur les risques de tensions. Nous risquons d’avoir une réelle crise de lait infantile pour nos bébés. Sincèrement, on ne comprend pas comment ce genre de décisions sont prises et en pleine période électorale…

Avez-vous proposé des solutions ?
Nous avons proposé une série de solutions pour lever ces blocages. Nous avons même soulevé le fait que si c’est un problème de paiement, puisque l’on nous a dit que c’est suspendu jusqu’à la fin de l’année, en tant qu’opérateurs, on est prêts à négocier avec nos fournisseurs et leur demander un crédit de 20 ou 90 jours. C’est cela la concertation, trouver des solutions ensemble. C’est tout ce que l’on demande, car ce type de décision unilatérale risque de nous coûter très cher non seulement économiquement mais également socialement parlant.
Pour le lait infantile, il faut savoir que la fabrication ne doit pas être supérieure à trois mois entre le délai de transport, le délai de livraison et d’approvisionnement et le temps de dédouaner. S’il faut attendre le mois de janvier pour que ce soit débloqué, cela veut dire que je ne pourrais avoir mon produit qu’au mois de mars prochain. Entre-temps, comment va-t-on nourrir nos bébés ?

Un dernier mot…
Je tiens à souligner qu’avec toute cette bureaucratie, toute cette atmosphère, certains pensent à partir. D’une part, les pouvoirs publics appellent les opérateurs à investir en Algérie et, d’autre part, on les bloque. On dit une chose et on fait son contraire, ce n’est pas normal. Si on veut réellement encourager l’investissement et relancer l’économie nationale, c’est avec des actes, des faits et une réglementation bien réfléchie.
Ce que l’on réclame, c’est de laisser les opérateurs travailler dans la sérénité. S’il y a des gens qui trafiquent, on est d’accord pour qu’ils soient sanctionnés sans aucun état d’âme. Mais pour la majorité qui travaille honnêtement, qui apporte une valeur ajoutée, qui fait travailler des Algériens et qui apporte un plus au pays, on doit l’encourager et ne pas lui mettre des bâtons dans les roues. Sincèrement, cela devient de plus en plus difficile de travailler dans de telles conditions.