Reporters : 40 ans sont passés depuis le printemps berbère. Quel regard portez-vous sur cet évènement et ce qui a été parcouru depuis ?
Ali Brahimi : Avril 80 est survenu après 18 ans d’indépendance de l’Algérie. Il est, pour l’essentiel, le fait de la génération de l’après-guerre. Celle-ci s’était positionnée contre les choix politiques et la nature du régime du parti unique, notamment dans les domaines de l’identité, de la culture, des langues et des libertés démocratiques. Avril 80 est, pour la première fois depuis des siècles, l’expression populaire massive d’une volonté de la société amazigh de vivre dans, pour et par sa langue et culture maternelles. Nous nous revendiquions de l’héritage patriotique du mouvement national tout en nous posant comme son dépassement démocratique, non sans dénoncer –comme notre révolution actuelle- les viols de l’Histoire confisquée à ses vrais acteurs par l’autoritarisme
Avril 80 est un moment historique qui a participé directement ou indirectement à configurer toutes les luttes démocratiques qui en ont découlé ou qui lui ont succédé. Le combat pour les droits de l’homme est né des entrailles du Mouvement culturel berbère. Née du même bercail berbériste, la contestation de la filiation et de la légitimité historiques où se drapait le régime né du coup de force de l’Armée des frontières, a débouché sur l’association des fils de chahid. Bien plus tard, en plein 21e siècle, le printemps noir, démarré en avril 2001 et inscrit dans l’Histoire par le sang de 127 jeunes de Kabylie, a fait la synthèse entre le congrès de la Soummam et le printemps amazigh de 1980.
Avril 80 a sonné la victoire sur la peur de masse au moins dans le centre du pays et de ce point de vue il est le vrai tombeur du système du parti unique, langue unique… C’est dire que l’opinion citoyenne nationale ne retenait pas que la seule revendication des langue et culture amazighs. L’expérience du printemps amazigh a ainsi abreuvé toutes les luttes citoyennes.
On peut considérer, à juste raison, qu’il est l’événement fondateur de l’apparition d’un mouvement démocratique et citoyen à caractère populaire de l’Algérie post indépendance.
Le chemin parcouru est, en effet, immense au regard des abysses totalitaires dont il a fait émerger notre société. Peu à peu, le caractère pacifique et populaire aidant, les luttes initiées, par et autour de la matrice amazigh, se sont élargies et agrégées à toutes les luttes et thématiques du combat démocratique pour représenter l’essentiel de l’alternative et du mouvement démocratiques. C’est ça qui a permis à l’Algérie et à la conscience citoyenne de ne pas succomber à la fatalité du couple intégrisme religieux et/ou dictature militaire et qui –ce n’est pas rien- a arraché un certain pluralisme et une certaine liberté quelles qu’en soient leurs limites.
Pour ma part, je n’ai aucun doute, que, quel que soit le temps mis à le consacrer, le projet de société démocratique et pluraliste préfiguré par avril 80 sera celui qui apaisera notre peuple et le fortifiera pour affronter les défis géostratégiques que la dictature militaire, la prédation et le boulet islamiste empêchent d’assumer efficacement.

La célébration de cette année intervient dans un contexte particulier dans le sens où elle se déroule alors que le mouvement populaire pour le changement né le 22 février 2019 est à sa deuxième année, tout comme elle aura lieu sans les manifestations de rue ? Cela signifie quoi pour vous acteur et témoin des évènements d’avril 1980 ?
Février 2019 est une révolution citoyenne qui a accumulé, agrégé, synthétisé et consacré, dans l’opinion populaire à travers tout le pays, toutes les luttes démocratiques passées. Elle porte merveilleusement bien l’idéal énoncé par avril 80 comme le montrent ses mots d’ordre fondamentaux ainsi que l’échec du régime et de ses relais conservateurs à fracturer l’unité du peuple algérien sur des bases linguistiques ou régionales. Ella a déjà eu l’occasion de côtoyer dans la convivialité et la fraternité le 20 avril 2019.
Hélas, le confinement, par ailleurs nécessaire, a suspendu les manifestations publiques de la révolution citoyenne et compromis, pour la première fois, celles du 20 avril et du printemps noir. Nous le savons bien sûr, nous ne pouvons compter sur les médias publics et parapublics monopolisés par le pouvoir pour relayer son déni de réalité. Le monopole et la manipulation continue de l’Internet censurent tout discours anti autoritaire. Mais comme il n’a pas pu, hier, « mettre une bâche » à tout le pays contre la parabole, le régime autoritaire ne peut tout verrouiller.
L’impossibilité d’organiser des activités rassemblant physiquement les citoyens et la censure n’empêchent pas totalement toutefois, l’expression des luttes politiques, avec les NTIC, les réseaux sociaux. Hormis la frustration de ne pas pouvoir déployer pacifiquement la force tranquille de l’idéal démocratique amazigh, c’est là un moment privilégié à mettre à profit pour animer, autant que faire se peut, le débat public sur l’histoire, les thématiques d’avril 80 et les perspectives de la révolution citoyenne. Remettre en avant l’emblème amazigh en ces temps de confinement est un moyen idéal d’expression et de communion autour d’une cause encore largement inaboutie. Et c’est tout ce que ne manqueront pas de faire les militants.

L’année 2019 a été marqué par la succession d’arrestations de manifestants pour port du drapeau berbère avec des condamnations à la prison préventive. Condamnations arbitraires uniquement ou plutôt un déni d’un élément de la personnalité algérienne ?

Tout cela à la fois résumé. Nonobstant les souffrances des militants et citoyens détenus, le plus grave, c’était la conception et la mise en œuvre d’un plan de fracturation de l’unité nationale à travers la diabolisation d’un emblème identitaire et de tout ce qui s’y rapporte comme histoire, identité, langue et locuteurs, culture et projets politiques. Bien sûr, la démarche remettait en question le socle même de la personnalité nationale.

Retenons, et c’est ce qui est gravissime, que ce plan était un plan d’Etat en ce sens que ceux qui l’ont imaginé et qui l’ont exécuté, contrôlent et confisquent l’Etat. En quelque sorte, on était (n’est-ce plus le cas ?) devant un Etat retourné contre son peuple, sa société et pire, devant un pouvoir qui était prêt à livrer le pays à une guerre civile juste pour se maintenir et éviter de rendre compte de la dilapidation des ressources nationales (1500 milliards de Dollars en moins de 20 ans).
L’arbitraire est dans l’instrumentalisation d’un appareil judiciaire contre des manifestants pacifiques pour un délit qui n’est pas légalement fondé par un texte. Des juges et tribunaux ont condamné plus ou moins lourdement des innocents pour un délit inexistant, d’autres s’y sont refusé prouvant l’arbitraire des premiers et de même l’incohérence et la déstabilisation de l’institution. Les commanditaires et complices et exécutants de ce traquenard contre la nation ont administré, au peuple et à toute l’opinion internationale, la preuve qu’en Algérie le pouvoir judiciaire est très loin d’être indépendant.
J’ai évoqué cette triste opération (c’est une terminologie idoine) anti nationale à l’imparfait et au passé composé. Mais on peut se demander si ces deux temps sont enfin de mise? Honnêtement, malgré mon optimisme militant, il m’est difficile de l’admettre tant que je n’aurais pas vu les cours et tribunaux relaxer purement.

Peut-on considérer le mouvement populaire en cours comme une suite du printemps berbère dans sa quête de démocratie, de pluralisme et d’un Etat de droit ?
Le combat politique ne part jamais du néant, il bénéficie toujours d’une accumulation des expériences générées par les luttes antérieures.
La révolution citoyenne en cours porte aujourd’hui toutes les thématiques et revendications démocratiques depuis celle de la contestation par les moudjahidines du coup d’Etat du tandem Ben Bella/Boumediene en passant par la revendication des libertés individuelles et collectives et droits de l’Homme jusqu’à l’exigence populaire d’un Etat civil, anti thèse par excellence des dictatures fondamentaliste ou militaire.
Faut-il le rappeler aussi, l’essentiel des militants d’avril 80 s’est inscrit activement dans la révolution en cours.

Le mouvement du 22 février est-il un retour à l’esprit du 20 avril 1980 ?
Oui au moins à travers la sacralisation du pacifisme comme seul et meilleur moyen à opposer collectivement à un pouvoir de nature autoritaire et violente. Le printemps amazigh est sans conteste le père initiateur, en Algérie, de la méthode pacifique et populaire dans le combat politique.
Toute la dimension libertés démocratiques exigées par la révolution appartient aussi à ce terreau du combat démocratique. Par ailleurs, dans toutes les régions du pays, les militants de la cause amazigh sont partie prenante de la révolution avec leurs revendications identitaires, culturelles et linguistiques sans que cela ne semble déranger personne hormis les adversaires de l’émancipation démocratique du peuple et les prédateurs de ses richesses.
Au-delà de sa dimension identitaire, le printemps berbère de 1980 est considéré comme un moment important dans la reconstruction de l’approche de la citoyenneté en Algérie. Etes-vous de cet avis ?
Oui, avril 80 est l’expression profonde de la revendication d’une citoyenneté émancipée de tout système hégémoniste. La revendication des libertés individuelles et collectives exprimait parfaitement cette démarche qui entendait redonner voix au citoyen au singulier et au pluriel. L’exigence du respect des droits de l’Homme par la même mouvance quelques années après confirme encore cela.