Propos recueillis par Siham Bounabi
Reporters : L’Algérie entre aujourd’hui dans le club des producteurs de vaccins anti-Covid. Qu’est-ce que cela représente pour le secteur de l’industrie pharmaceutique dans le pays ?
Abdelouahed Kerrar :
C’est un pas important qui a été franchi. En entrant comme fabricant de vaccin, on ouvre la voie justement à la fabrication d’autres vaccins et lorsqu’on voit qu’il y a déjà six pays africains qui se mettent à fabriquer ce vaccin, il est important que l’on soit au rendez-vous. Ce qui est aussi important, c’est de progresser dans la fabrication en Full Process dans la prochaine étape et fabriquer d’autres vaccins.

Avec l’entrée en production de ce vaccin, n’y aura-t-il pas de risque de surplus et de difficulté à écouler le vaccin sur un terrain déjà pourvu par l’achat d’antidotes fabriqués à l’étranger ?
Comme tous les autres pays, on doit d’abord couvrir nos besoins internes, qui sont représentés par la population à vacciner et qui est déjà assez importante. Ensuite, dans un futur proche, la vaccination sera élargie aux enfants et aux femmes enceintes. Après cela, il y aura probablement les troisièmes doses comme il est déjà préconisé. Des études cliniques vont bientôt dire dans combien de temps il faut un rappel. Les besoins internes sont donc déjà là. Après cela, il y aura la possibilité d’exporter le vaccin vers les pays africains et arabes.

Le ministre de l’Industrie pharmaceutique Lotfi Benbahmed a déclaré que la perspective est de s’orienter vers l’export. Est-ce réalisable et comment ?
Bien sûr que c’est réalisable. Il était prévu au niveau international pour les pays africains un certain nombre de doses, soit près de 600 millions, mais les promesses n’ont pas été tenues. D’ici la fin de l’année, les pays africains ne recevront que 400 millions de doses. Ce qui est déjà un marché potentiel.
Il faut savoir qu’il y a déjà 33% de la population mondiale qui est vaccinée, aujourd’hui, mais en Afrique, il n’y a que 3% ou 4 % de la population des 1,2 milliard de personnes qui ont été vaccinées. C’est un grand déséquilibre. Et tant que la population mondiale n’est pas vaccinée, on ne peut parler de déclin de la pandémie. Il faut savoir aussi que certains pays producteurs de vaccin, à l’exemple de l’Inde, qui est un des plus grands producteurs de vaccin contre la covid, ont préféré arrêter de livrer à des pays étrangers et répondre à la demande interne, car en Inde, il y a seulement 15 % de la population vaccinée. Cela implique que la demande sur le vaccin va rester à l’ordre du jour pour la fin 2021 et tout au long de 2022, surtout qu’il y a de fortes possibilités pour qu’une troisième dose soit nécessaire.

Sachant que la pandémie peut reculer, voire disparaître demain, que pourrait-on faire d’un tel investissement ?
Premièrement, il faut savoir qu’il n’y a pas eu de gros investissements, puisque Saidal fabrique ce vaccin sur une ligne qui était déjà installée et qui fabrique de l’insuline. Il y a eu certainement des légers investissements pour s’adapter. Mais il faut savoir que les locaux et la ligne de fabrication existaient déjà.
Deuxièmement, il faut prendre conscience que l’on va vivre avec le coronavirus durant un bon moment et il faudra certainement faire des rappels, tel que cela se fait déjà pour le vaccin contre la grippe. Il faudrait attendre les résultats des essais cliniques pour savoir s’il faudrait des rappels tous les six mois ou tous les ans.
La troisième chose, c’est que la fabrication de ce vaccin a plusieurs dimensions pour l’Algérie. Il y a, d’abord, une dimension technologique, puisqu’il y a un transfert technologique qui va se poursuivre. Ensuite, il y a une dimension économique, parce que produire le vaccin coûte moins cher que d’importer le produit fini. Et il y a aussi une dimension qui, je pense, est la plus importante stratégie vis-à-vis des pays africains pour que l’on se positionne comme un pays qui rayonne sur l’Afrique. Ceci notamment par rapport à la position de l’Algérie de couvrir les besoins des pays qui sont sur le même continent.

Pourquoi le privé n’est-il pas associé à la fabrication du vaccin dans notre pays ?
La loi sur la santé, qui date de 2018, comme celle d’avant d’ailleurs, exclut le secteur privé de la fabrication et de la distribution du vaccin et de dérivés de sang. A l’Unop, nous comprenons parfaitement que les dérivés de sang sont des produits qui, dans plusieurs pays d’ailleurs, sont confiés au secteur public.
Mais lorsqu’on voit ce qui se passe dans le monde, les plus grands fabricants de vaccin, c’est le secteur privé, et donc, nous ne comprenons pas pourquoi le secteur privé en Algérie a été exclu par la loi de la santé de 2018 avec une petite ouverture soit, l’article 221 qui dit que l’Etat pourrait confier la fabrication au privé. A l’Unop, nous pensons que nous devrions repenser totalement notre politique par rapport aux vaccins. Je parle de l’ouverture de la production au secteur privé. Il s’agit aussi de la diversification des vaccins. Nous avons certes un calendrier vaccinal gratuit pour tout le monde, mais il y a plusieurs vaccins qui n’existent pas en Algérie et qui devraient se retrouver en officine comme dans d’autres pays, à l’instar du vaccin anti pneumo-toxique, le vaccin anti meningo-toxique. Si on veut s’inscrire comme un pays qui fabrique des vaccins, il faudrait avoir une approche globale et de diversifications pour que l’on soit paré à prévenir toute urgence sanitaire à l’avenir. Parce que le monde n’est pas à l’abri d’autres pandémies. Dès lors, il est important d’acquérir le savoir-faire, de diversifier les vaccins à fabriquer et, bien sûr, d’ouvrir à la production et la distribution au secteur privé.