La situation de blocage de la production, le 2 février 2020, faute de disponibilité de matière première que vit l’Eniem depuis une quinzaine de jours, obligée de mettre en chômage technique les 1 700 salariés, focalise les discussions au sein et à l’extérieur de l’entreprise.

Pour beaucoup, les crédits d’urgence débloqués par les pouvoirs publics ne constituent qu’une éclaircie dans un ciel pas tout à fait serein. L’argent débloqué permettra d’assurer un volume de production qui ne dépassera pas les six mois.
Une situation qui n’est pas faite pour rassurer les premiers concernés, à savoir les travailleurs, qui sont dans l’expectative et se demandent quelle suite sera réservée à leur situation et si les solutions préconisées permettront de mettre fin à la situation de précarité financière dans laquelle se trouve l’entreprise. Quid de la reprise du travail ? Sur les titres de congés remis aux travailleurs, il est indiqué que ces derniers sont appelés à rejoindre leurs postes respectifs le 2 mars prochain et qu’ils devaient s’attendre à être convoqués à tout moment pour la reprise de l’activité. Rien n’est sûr, puisqu’aucun lot de matière première n’a été réceptionné jusqu’à jeudi dernier, fin de la semaine, avons-nous appris d’une source proche de l’entreprise. « A moins que la marchandise ait été réceptionnée en dehors des jours ouvrables, c’est-à-dire, durant vendredi et samedi, chose peu probable », nous dit notre source, qui se dit convaincue qu’il est peu probable de réceptionner les kits nécessaires dans l’immédiat. « Peut-être à partir de la fin du mois de février en cours », avance notre source qui ne se départit pas du scepticisme qui caractérise le climat régnant au sein de l’opérateur public de l’électroménager. Un état d’esprit que l’on a pu déceler dans les propos du président-directeur général de l’Eniem, Djilali Mouazer, qui s’est confié à nos confrères de la Dépêche de Kabylie, le 6 février dernier. Entretien où Djillali Mouazer a détaillé les blocages que connaît l’entreprise, tout en revenant sur les origines des difficultés que vit celle-ci depuis plusieurs années, mais aussi sur ses ambitions à l’international et le partenariat stratégique projeté avec Cevital. A une question de savoir où en est la situation à l’Eniem, D. Mouazer évoque une réunion qu’il a tenue, mardi dernier, en compagnie de quatre autres sociétés également en difficulté, avec le P-DG de la Banque extérieure d’Algérie (BEA), sous l’égide du propriétaire de l’Eniem, à savoir le groupe public, Elec El Djazaïr, durant laquelle ont été exposés les réels besoins de l’entreprise. Et d’assurer que « le fonds d’urgence de 1,1 milliard de dinars accordé par la BEA est insuffisant pour pouvoir assurer la production et rassurer les clients au-delà de deux mois. « Donc, nous avons été pour demander un supplément de 700 millions de dinars pour pouvoir assurer au moins quatre mois d’activité. Notre demande de ce complément est appuyée par des copies de contrats des marchés que nous avons contractés avec nos clients mais qui sont, hélas, non encore exécutés à cause de la rupture de stock.
La direction de la banque nous a demandé de faire une demande officielle concernant ce supplément, chose que nous avons faite. Nous attendons que la BEA donne suite favorable à notre demande. Je signale que la BEA nous a demandé d’écrire une demande qu’elle va traiter. Nous, nous avons demandé un supplément de financement pour garantir deux autres mois d’activités et avoir ainsi une assurance d’être en activité pendant 120 jours. Il faut juste préciser pour que tout un chacun comprenne la procédure, la banque ne nous injecte pas de l’argent liquide, elle le fait à travers une autorisation de crédits à engager des achats par exemple. La concrétisation de cette opération peut, néanmoins, prendre de deux à quatre mois, voire jusqu’à six ou neuf mois. Ceci pour tout vous expliquer concernant le 1,1 milliard de dinars que nous avons eu dimanche.
Cette procédure est très contraignante et parfois elle est la source de blocage des actions commerciales, car il n’est pas évident de trouver un fournisseur qui accepte de vous livrer sa marchandise à crédit sur une durée de neuf mois », confie le P-DG de l’Eniem, qui déplore cette situation contraignante.

Beaucoup de contraintes et succession de mauvaise gestion
« L’Eniem, comme d’autres entreprises, arrive à avoir ce fournisseur dans de pareilles conditions, mais la facture devient plus salée car nous payons des commissions sur ce retard de paiement qui sont généralement supérieures à 5% de la valeur totale de la marchandise acquise. Ajoutez à cela d’autres frais supplémentaires qui entrent dans la calculette, à l’instar des frais de douanes, des assurances… C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certains produits ont connu une hausse, car il est économiquement logique de répercuter tous ces frais sur le produit.
Nos fournisseurs sont essentiellement basés en Europe, mais aussi en Asie, telle la Chine et la Corée du Sud et dans le Moyen-Orient, comme l’Egypte et le Liban, et des pays du Golfe, à l’instar de l’Arabie saoudite. Cette multitude de fournisseurs est justifiée par la large gamme que nous produisons. Les fournisseurs européens sont pratiquement les seuls qui acceptent de commercer avec nous à crédit. Les autres traitent avec nous à travers le crédit documentaire, mais ils vous posent la condition de ne pas dépasser 60 jours pour le paiement, or, la loi a changé sur le crédit documentaire qui a porté le délai à 170 jours, ce qui nous met dans une situation de surcoûts générés par les commissions que nous payons sur les caisses de l’entreprise », ajoute D. Mouazer. « Les difficultés de l’entreprise ne datent pas d’aujourd’hui. Nous subissons les conséquences de la non-gestion. L’Eniem a connu des périodes de mauvaise gestion, de très mauvaise gestion, et de non-gestion. Les indicateurs de ces périodes de mauvaise gestion sont apparus à l’ouverture du marché algérien à l’électroménager étranger. L’Eniem ne s’est pas adaptée aux mutations qu’a connues le marché de l’électroménager. Aucune stratégie commerciale n’a été faite à cette époque-là, la preuve en est qu’aucun réseau de distribution n’a été mis en place. Il aura fallu attendre ma venue à la tête de l’entreprise, fin juillet 2018, pour lancer ce plan », dira encore le premier responsable de l’Eniem qui explique que « le fléchissement brutal des parts de marché est dû essentiellement à l’absence de stratégie commerciale dont je vous ai parlé plus haut. Cela a beaucoup favorisé l’émergence des difficultés financières à l’Eniem. Ce qui a fait également très mal à la trésorerie de l’entreprise, ce sont les départs massifs à la retraite anticipée en 2016. A travers cette opération, nous n’avons pas seulement perdu des compétences, mais aussi beaucoup d’argent, au point où même le fonds de roulement a été touché. Ajoutez le ratage, pour ne pas dire l’échec, du programme de développement de l’entreprise. Alors que les autorités publiques avaient accordé des mesures pour la relance économique, à l’Eniem, nous avons adopté un plan de développement mal étudié et sans aucune consistance sur le plan des perspectives commerciales et financières pour l’entreprise. D’ailleurs, le premier plan que nous avions mis en place fut un échec total car nous avions engagé une société qui n’était pas à la hauteur du projet qu’on lui a confié. »