La guerre en Ukraine et ses conséquences sur l’économie mondiale ainsi que sur les marchés énergétiques ont relancé le débat sur la place de l’Algérie sur l’échiquier pétro-gazier et sur ses capacités à l’échelle du bassin méditerranéen à maintenir, voire à renforcer, sa position actuelle de grand fournisseur de gaz à ses clients européens historiques que sont l’Italie et l’Espagne.

Par Khaled Remouche
Pour ce qui est de l’Italie, l’accord signé, lundi, entre Sonatrach et ENI sous la supervision du chef de l’Etat et du Premier ministre italien Mario Draghi, permet de faire à nouveau un constat des performances algériennes à l’export gazier et d’avoir un aperçu sur les perspectives à les améliorer à la faveur du partenariat relancé entre les groupes algérien et italien.
En position de deuxième fournisseur de gaz à l’Italie après la Russie, et avec une couverture de 9% des besoins de l’Union européenne (UE), l’Algérie, par rapport à ses clients européens, n’est pas aujourd’hui en situation d’être une alternative à leur forte dépendance aux hydrocarbures russes, rappelle l’ancien ministre de l’Energie et ex-PDG de Sonatrach, Abderrahmane Attar.
En cas de nouvelle demande de ses clients, indique cet ancien responsable passé à l’expertise, l’Algérie ne dispose qu’entre 1,5 et 3 milliards de mètres cubes de gaz GNL à placer sur le marché spot. Le restant, exporté sous forme de gaz naturel et de GNL, explique-t-il encore, est destiné à honorer les contrats conclus avec les clients de Sonatrach. M. Attar ajoute que, pour l’Espagne, pays avec lequel on s’apprête à revoir les prix du gaz pratiqués dans un passé récent, l’Algérie exporte le maximum, c’est-à-dire 10,5 milliards de mètres cubes à travers le Medgaz, ce dont a besoin le marché espagnol.
Dans sa déclaration à l’Agence de presse APS, il y a quelques jours, le PDG de Sonatrach a confirmé que la compagnie pétro-gazière nationale ne dispose que de quelques milliards de mètres cubes de gaz supplémentaires qu’elle peut placer en Europe.
Mais qu’en est-il de l’avenir ? En particulier après la relation de partenariat renouvelée officiellement lundi dernier à Alger et l’accord signé entre Sonatrach et ENI ? Pour trouver une partie de la réponse à ces deux interrogations, il faut sans doute lire le communiqué publié à cette occasion par le groupe algérien après la signature de cet accord par son PDG Toufik Hakkar et son homologue d’ENI Claudio Descalzi.
L’entente entre les deux parties permet «d’accélérer le développement des projets de production de gaz naturel, en conjuguant les efforts des deux sociétés, et d’augmenter les volumes de gaz exportés en utilisant les capacités disponibles du gazoduc Enrico Mattei (Transmed), selon le communiqué. Le Premier ministre italien Mario Draghi s’est montré plus clair à ce sujet en indiquant que la fourniture en gaz algérien à son pays passera des 21 milliards de mètres cubes de gaz importés en 2021 (21 % importations, contre 40 % russes), à environ 30 milliards de mètres cubes. Près de 9 milliards de volumes supplémentaires seront ainsi injectés sur le marché italien à travers le gazoduc Transmed : «3 milliards immédiatement», le reste «d’ici 2023».

Neuf milliards de volumes supplémentaires, dont 3 immédiatement
«Cet accord permet aussi aux deux sociétés de fixer les niveaux des prix de vente de gaz naturel, en ligne avec les conditions du marché, pour l’exercice 2022-2023 conformément aux clauses contractuelles de révision des prix», ajoute le communiqué de Sonatrach. La même source ajoute que la «volonté d’ENI, partenaire stratégique», est de «poursuivre ses investissements avec Sonatrach» et de «renforcer sa présence en Algérie». Ce qui est en soi, pour l’Algérie, un signe de positionnement avantageux d’autant que l’arrière-plan de l’accord annonce une coopération importante pour le développement des énergies renouvelables et de l’hydrogène vert. Et que l’ordre du jour est de réviser les relations avec cet autre grand client qu’est l’Espagne.
Toufik Hakkar a fait allusion à cette problématique en soutenant la nécessité de recalculer les prix du gaz algérien vendu sur le marché européen. Noureddine Legheliel, expert pétrolier, soutient qu’on ne signe pas de contrats de vente de gaz au moment où les prix sont en creux, c’est-à-dire dans une période où la tendance des prix du gaz est à la baisse. Ce qui s’est fait, en 2018, et bien après. Khaled Boukhelifa, spécialiste en énergie, situe le contexte de cette époque.
L’Union européenne, a-t-il indiqué, ne voulait plus de contrats à long terme. Elle voulait imposer les contrats spot dans une période où l’Algérie devait renégocier la prolongation de la plupart de ses contrats gaziers avec notamment Naturgy, ENI, Enel, Edison, Galp, Botas. Un concours de circonstances a fait que l’Algérie a pu prolonger ces contrats à long terme, a-t-il précisé, avec, cependant, une concession, ramener la durée de ces contrats à 8, 10 ans contre 25 ans auparavant. Pour Abdelmadjid Attar, le prix du gaz algérien dans ces contrats est fixé selon les prix d’un mélange de produits énergétiques ; notamment pétrole brut, électricité, charbon et qu’ils évoluent en fonction des prix à l’international. Si les prix à l’international évoluent à la hausse, le prix du gaz algérien évolue à la hausse. Mais l’écart reste néanmoins important entre les prix du gaz algérien et les prix du gaz sur le marché européen (prix spot).
Il n’empêche que le reproche ne s’est pas estompé : des spécialistes nationaux continuent de critiquer Sonatrach d’avoir convenu, dans les contrats de vente et d’achat de gaz à l’espagnol Naturgy et l’italien ENI, un prix entre 4 et 6 dollars le million de BTU alors que les prix du gaz s’échangent sur le marché spot à 25 dollars.

L’atout algérien pour la révision des tarifs
Avec la disponibilité en Espagne d’usines de regazéification, le gaz algérien est concurrencé notamment par le gaz américain, nigérian, russe, qatari. Cette concurrence est une carte que l’Espagne a déjà utilisée pour faire baisser les prix du gaz algérien cédé à la péninsule Ibérique, selon un autre spécialiste. Mais l’Algérie a un atout, c’est le client qui peut le plus rapidement approvisionner l’Espagne en cas d’hiver rude, et donc de croissance des besoins espagnols.
Pour le moyen et le long termes, la grande question réside cependant dans la disponibilité des réserves de gaz algérien. Selon l’expert Khaled Boukhelifa et d’autres spécialistes, la puissance énergétique de l’Algérie ne peut s’affirmer à moyen et long termes à l’échelle internationale qu’avec l’exploitation du gaz de schiste et du pétrole de schiste ainsi que des autres ressources non conventionnelles telles que le «tight et oil gas».
Selon Alnaft, outre le classement de notre potentiel en gaz de schiste parmi les premiers dans le monde, nos ressources en pétrole de schiste équivalent nos réserves actuelles de pétrole. Elles représentent un bon gage d’avenir.
Mais pour leur exploitation, outre l’intérêt international pour investir dans le sous-sol algérien, il faudrait que les projets de développement des gisements soient rentables, que les appréhensions environnementales soient levées et qu’un bon management des projets ainsi que la logistique soient au rendez-vous.

Le pétrole bondit de plus de 5%
Les deux références du pétrole grimpaient hier de plus de 5%, galvanisées par l’allègement des mesures anti-Covid en Chine, ce qui devrait soutenir la demande, tandis que l’Opep a prévenu qu’elle ne pourra pas compenser l’offre russe. Vers 13H45 GMT (15H45 à Paris), le Brent de la mer du Nord, référence du brut en Europe, se hissait de 5,55% à 103,95 dollars le baril, quand le WTI américain grimpait de 5,24% à 99,23 dollars le baril. «Les prix du pétrole rebondissent plus vite qu’ils n’ont chuté hier, car la baisse de la demande chinoise due à la pandémie et la libération des réserves stratégiques américaines ne sont pas convaincantes pour les perspectives à moyen terme», qui restent haussières, explique Ipek Ozkardeskaya, analyste chez Swissquote. Shanghai a en effet allégé lundi les restrictions sanitaires dans certains quartiers, «atténuant la nervosité des investisseurs quant à l’éventualité d’un ralentissement de la demande de la deuxième économie mondiale», commente Victoria Scholar, analyste chez Interactive investor. Autre facteur, la mise en garde de l’Opep qui maintient les craintes quant à l’approvisionnement en or noir sur un marché déjà tendu.