Comme attendu, les Etats-Unis ont décidé, hier, d’interdire les importations dans le territoire américain de pétrole et de gaz russes.

Par Feriel Nourine
C’est le président Joe Biden qui l’a annoncé, indiquant avoir agi de la sorte afin d’alourdir les sanctions imposées à la Russie et «porter un nouveau coup puissant à Poutine».
Cette décision a été prise «en coordination étroite» avec les alliés des Etats-Unis, a-t-il précisé. Elle a été rendue publique quelques heures auparavant par la presse américaine. Et avant que la discours de Biden ne lui imprime le caractère officiel, l’ascension des prix de l’or noir redoublait déjà de vitesse, portant le baril de Brent de la mer du Nord à hauteur de 132,31 dollars vers 17H30, en hausse de 7,39%, alors que WTI valait 128,15 dollars, progressant de 7,33%.
La décision américaine ouvre sans doute la voie à une nouvelle étape dans la flambée des cours du pétrole, surtout si l’Union européenne venait à adopter la même sanction à l’égard de la Russie.

Un baril à «300 dollars» avertit la Russie
En tous les cas, la Russie n’a pas attendu l’annonce de la Maison-Blanche pour réagir au projet des Etats-Unis et de ses alliés européens, de rompre avec les importations russes de pétrole, en guise de nouvelle sanction contre l’opération militaire menée par Moscou contre l’Ukraine. Réaction par l’avertissement que s’est chargé de transmettre le vice-Premier ministre russe, chargé de l’Energie, Alexandre Novak. Ce dernier a mis en avant les «conséquences catastrophiques» qui découleraient d’un embargo sur le pétrole produit dans son pays.
Multipliant les sommets et se rapprochant même du sommet absolu, ces derniers jours, le baril pourrait atteindre les 300 dollars, a prévenu M. Novak, alors que le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken avait déclaré, dimanche, que les Etats-Unis et l’Union européenne «discutent très activement» de la possibilité d’interdire les importations de pétrole russe en réponse à l’opération militaire russe en Ukraine.
«Il est tout à fait évident que le refus d’acheter le pétrole russe va aboutir à des conséquences catastrophiques pour le marché mondial», a riposté, de son côté, le haut responsable russe. «La flambée des prix risque d’être imprévisible et d’atteindre plus de 300 dollars pour un baril, voire plus», a-t-il affirmé, cité par les agences de presse russes. Des prévisions que M. Novak a justifié par l’impossibilité pour le marché européen de pallier rapidement aux approvisionnements pétroliers de la Russie si ceux-ci venaient à être interrompus. Cela prendra plusieurs années et ce sera bien plus cher pour les consommateurs européens qui seront les victimes principales d’un tel scénario», a-t-il mis en garde.
Si des analystes et des Traders parient déjà sur un baril à 200 dollars, au cas où les sanctions occidentales contre la Russie atteignent l’or noir, le haut responsable dans l’échiquier étatique russe pousse la barre nettement plus haut. Il le fait en portant sa contre-offensive sur le terrain de la confrontation où la coalition anti-moscovite multiplie les manœuvres de pression, non sans déstabiliser le marché du brut et remettre l’économie mondiale à l’heure du doute et du risque d’un nouveau repli, alors que l’apaisement de la situation sanitaire mondiale avait ouvert la voie à un rebond manifeste.

Menace sur le Nord Stream I
La Russie est «préoccupée» par les discussions sur un éventuel embargo sur son pétrole, qui «sapent les fondements du marché, créent des incertitudes et aboutissent à un préjudice important pour les consommateurs», a dit M. Novak, avant de revenir sur le gel du gazoduc Nord Stream II, reliant la Russie à l’Allemagne, opéré par les Européens. Il n’hésitera pas de brandir la menace d’y répliquer en coupant les acheminements de gaz russe vers le Vieux Continent via le gazoduc Nord Stream I. «Nous avons tout à fait le droit de prendre une décision similaire et de mettre notre embargo sur les livraisons de gaz via le gazoduc Nord Stream qui achemine du gaz russe vers l’Europe et qui est rempli actuellement «à 100%», a-t-il fait remarquer, avant de prévenir que cette option pourrait être provoquée par les gouvernements européens. «Mais nous n’avons pas pris une telle décision pour le moment (…). Bien que les hommes politiques européens nous poussent à cela avec leurs déclarations et accusations», a-t-il alors lancé en guise de représailles aux sanctions occidentales sur le dossier du gaz.
Pour rappel, la décision allemande de geler le projet Nord Stream avait été prise suite à la décision de la Russie de reconnaître l’indépendance des séparatistes avant d’entamer son offensive militaire en Ukraine.

La coalition anti-russe en perte de cohésion
Maintenant que les Etats-Unis ont mis à exécution leur menace de se passer des volumes de pétrole russe, ils risquent d’être seuls à agir de la sorte, le premier consommateur mondial de brut n’importe pas de gros volumes de Russie, contrairement aux pays de l’UE dont certains sont très dépendants des hydrocarbures dont regorge le sous-sol de ce pays. En taux, la consommation européenne de gaz naturel dépend à 40% des livraisons russes et environ de 30% pour le pétrole. En revanche, seules 8% des importations américaines de brut et produits pétroliers venaient de Russie en 2021, et les Etats-Unis n’importent pas de gaz russe.
La coalition formée par Washington et les capitales européennes contre la Russie est donc loin d’être pleine en matière d’entente, et la cohésion entre les deux alliés dans la tactique des sanctions prises contre Moscou prend assurément un sérieux coup à travers le dossier de l’énergie. Le non-alignement à la décision américaine se fait entendre. Après l’Allemagne, qui n’a pas attendu l’annonce officielle, décision officielle des Etats-Unis pour manifester son refus de rompre avec les approvisionnements de pétrole et de gaz russes, c’était hier au tour de la Bulgarie, très dépendante des hydrocarbures russes, d’exprimer ses réticences à au projet américain. «Nous soutenons pleinement les sanctions existantes (…) mais nous ne pouvons pas nous permettre de stopper les importations de pétrole et de gaz», a déclaré à des journalistes le Premier ministre Kiril Petkov, en marge d’une session du Parlement. Mais c’est, en premier lieu, à l’Union européenne qu’était adressée la doléance du Premier ministre bulgare, dans le but de la dissuader de suivre l’exemple américain. Si l’UE devait se prononcer pour un embargo, «nous nous retrouverions en grande difficulté», a-t-il averti. La Bulgarie reçoit 77% de ses besoins en gaz du géant russe Gazprom, via le gazoduc Turkstream. Le géant pétrolier russe Loukoïl possède par ailleurs sur le sol bulgare une importante raffinerie, la plus grande des Balkans. Enfin, la seule centrale nucléaire bulgare est dotée de réacteurs russes et dépend du combustible russe.
Lundi, le chancelier allemand Olaf Scholz avait également marqué son désaccord avec un éventuel embargo, estimant que l’approvisionnement de l’Europe «ne (pouvait) pas être assuré autrement pour le moment». Le Premier ministre néerlandais Mark Rutte a, de son côté, fait valoir que la transformation du secteur de l’énergie «prendrait du temps», mettant en garde contre «des risques non gérables» pour les économies européennes. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen s’est, cependant, montrée plus prudente, évitant de mentionner des interdictions d’importation alors que la Russie fournit 40% du gaz consommé dans l’UE.
L’UE décidera de façon «unie» en cas d’embargo américain, avait affirmé le gouvernement français, qui assure la présidence tournante de l’Union. De son côté, le Royaume-Uni a annoncé qu’il préparait la rupture de ses importations d’hydrocarbures russes pour la fin de l’année en cours.