On ne présente plus Salah Guemriche, si ce n’est pour répéter que cet intellectuel pratique avec brio tous les genres d’écriture –  de la thèse universitaire, de l’essai et  du journalisme   jusqu’au polar en passant par  le roman classique – en étant infatigablement attentif aux grands  sujets qui font tourner ou reculer  le monde et son pays, l’Algérie, qu’il décrypte en homme porté au combat des idées. Qui ne lâche rien pour défendre les siennes, tendant son arc vers des thèmes inflammables – le religieux, l’identité, le mémoriel, le linguistique – qu’il cible avec la préméditation de déconstruire la perception qu’on en fait  idéologiquement, politiquement, socialement et culturellement. Et, donc, de mieux saisir l’enjeu qu’ils cachent ou qui les fait multiplier sous forme de polémique et de controverse, voire d’affrontement ; peut-être annonciateur de conflit et de crise. Ici, en avant-goût d’un livre qui sortira prochainement en Algérie, l’auteur du « dictionnaire des mots français d’origine arabe » donne son avis sur l’arabe, le français et la pratique des langues et ce qu’elle instruit… Contribution.

Par Salah Guemriche
Parmi les innombrables posts et commentaires traitant de la nouvelle politique linguistique sur les réseaux sociaux et dans la presse, on en trouve des plus judicieux aux plus ineptes. Je m’exprimerai une autre fois sur cette aventureuse décision prise sans étude préalable, alors qu’un projet aussi contraignant exige des années de réflexions, de préparation méthodologique et matérielle…

Toute langue a son génie
La qualification de « dialecte » ou de « parler local » est une vue de l’esprit que s’autorise le locuteur d’une langue prépondérante. Ce que l’on nomme « dialecte » est souvent proche de la langue du peuple. Le berbère, désormais langue nationale et officielle, est avant tout la langue autochtone. Ce qui n’est pas une fin en soi. Comme l’avait noté le professeur Abderezak Dourari : « Des défis se posent aux chercheurs, appelés à prendre entièrement leurs responsabilités pour faire un travail dans le cadre des théories scientifiques et méthodes qualitatives pour son enseignement »1.
La « daridja », si elle manque de faste elle ne manque pas de charme, et, du reste, c’est une langue à part entière, qui a ses règles et sa logique, inventive dans les emprunts et autres calques, quand elle ne fait pas dans le minimalisme. Pour le tamazight mais surtout pour la daridja, il nous manque des linguistes (ce que je ne suis pas) et des néologues pour les enrichir, en actualiser le lexique, les rendre normatifs et performants. Les berbérophones sont au travail, au vu des nombreux colloques consacrés au sujet. D’où leur questionnement : « Les néologismes employés actuellement, respectent-ils la structure morpho-phonologique, phonotactique et sémantique de la variété où ils doivent s’intégrer ? Répondent-ils aux besoins des locuteurs et doivent-ils forcément remplacer des emprunts bien intégrés ? »2 …
Si le « parler des masses » est dévalorisé, c’est qu’il est perçu comme doué d’un esprit subversif. Ce que l’historien et philosophe Michel de Certeau dit de la Voix du peuple : « Loin, trop loin des pouvoirs économiques et administratifs, le peuple parle. Parole tour à tour séductrice, dangereuse et objet de nostalgies de contrôles (…) ».
Toute langue a son génie, oui. Sociologiquement, il n’y a pas de langue supérieure à une autre ; mais il y a des langues plus élaborées et plus riches que d’autres. L’arabe est parmi les plus élaborées des langues du monde. Sans en maîtriser l’usage classique, j’affirme cela en me basant sur mes études en ethnolinguistique qui m’ont fait découvrir ce dont nombre de nos professeurs d’arabe, obnubilés qu’ils sont par leur dévote idéologie, n’ont aucune idée : la structure principielle de la langue ; sa combinatoire ; son potentiel néologique. Ce que les rerues de la campagne d’arabisation postindépendance ne pouvaient enseigner, par inculture ou par entrisme.

L’arabe, une langue « algébrisante »
Parmi les spécificités de l’arabe, il y a celle qui fait que la racine est organisée en structure-charpente à base de trois consonnes (éventuellement de quatre). La somme des mots signifiants correspond au nombre de combinaisons réalisables trois par trois à partir des 28 consonnes de l’alphabet, soit, pour les bons matheux, un total de A3 28 = 19 656. Ainsi, comme le souligne le philosophe tunisien, Moncef Chelli, à qui j’emprunte cette remarquable donnée, « un mot arabe renvoie à une racine et celle-ci est l’un des 19 656 mots qui forment le corps de la langue. Ces arrangements communiquent tous entre eux par un système d’anastomoses » de deux ou trois lettres. Ce sont ces anastomoses qui font la fluidité de la langue arabe et, par l’effet de l’allitération, de sa poésie.
Ici, je prends un exemple dans le corpus coranique – ce que je ne ferais pas si j’étais enseignant : les exemples ne manquent pas dans la poésie, notamment chez Al-Ma’arri (dont, soit dit en passant, l’œuvre fut interdite au SILA, en 2017). Donc…

En fait, telle qu’elle se présente, la racine arabe est imprononçable. Et elle ne devient signifiante que par son déploiement, par la mise en mouvement de ses consonnes. Cette mise en mouvement est réalisée par des signes appelés « harakat », terme traduit par « voyelles », alors qu’il veut dire justement : « mouvements » ! Ce sont ces harakat qui animent, au sens premier du terme, la racine. Sans ce déploiement, la racine ne serait qu’un être linguistique en puissance.
Un autre signe distinctif de la langue arabe, qu’elle partage avec l’hébreu : elle possède une structure « algébrisante », comme je l’avais appris, dans ma tardive jeunesse, de feu André Chouraqui (traducteur de la Bible et du Coran). Et cette structure confère à l’arabe des compétences (au sens linguistique) et des capacités avantageuses (hélas, inexploitées) à produire des néologismes. Ce qui n’est pas le cas de toutes les langues. J’en donne moult illustrations dans une étude, parue en 1988, et dont je pensais reproduire ici deux exemples édifiants de tableaux, établis à partir des verbes (« écrire ») et (« lire »), qui montrent à quel point l’arabe possède rationnellement des réserves en matière de création de néologismes3. Même si certaines combinaisons littérales peuvent se révéler irréalisables, du fait des lois phonologiques propres à la langue.

Que nous dit le verbe arabe ?
La parole arabe s’attribue d’elle-même une dynamique, un pouvoir d’efficience. Elle se veut agissante. Il suffit de rappeler comment est dénommé le verbe, le substantif « verbe » : par le mot « El-fi3l » (), ce qui se traduit par l’acte. En outre, le verbe « faire », « fa3ala » (), est donné par les grammairiens arabes comme canon de toute conjugaison. Il est effectivement vécu par et dans la langue comme le paradigme autour duquel s’organisent les structures conjuguées de tous les verbes et, par extrapolation, de tous les actes possibles et imaginables de la vie.
Dans « Orient, quel est ton Occident ? », René Habachi attire notre attention sur le fait que, si chez le Grec le mot est la « clé de la spéculation », il est chez l’Arabe la « clé de l’imagination ». Cette imagination confère à l’auditoire un haut coefficient de « participation ». De là le décalage, souvent observé, entre la pensée et l’action des hommes politiques arabes : dans un « Nous ferons », l’essentiel de l’action est déjà réalisé par le verbe et dans le verbe formulé. La parole arabe « nous assaille par des faits, qui provoquent dans notre conscience l’incendie du verbe » (André Chouraqui) ! Ainsi, dans une situation de conflit, et au-delà des causes objectives, c’est avant tout sur le champ des mots que se remporte la « mère des batailles ». Sic.

« El-hadra ma bine tnine, wa-thalèt ma 3andou wednine »
En 1984, dans une contribution au « Congrès de la Société française des sciences de l’information et de la communication », j’avais eu l’occasion de traiter de cette fonction du verbe (arabe) dans son rapport à l’audiovisuel4. J’y soulignais, en passant, une caractéristique qui avait servi à un célèbre linguiste français, Émile Benveniste, à théoriser un concept important, en matière de relations interpersonnelles, grammaticalement parlant.
En arabe algérien, on dit : « El-hadra ma bine tnine, wa-thālèth ma 3andou wednine », ce qui se traduit par : « La parole est entre deux, et le troisième n’a point d’oreilles »5. En grammaire arabe, la troisième personne du singulier se dit « El-ghā’i-bu », mot à mot : « l’absent ». Dans une situation de dialogue, la 3e personne est d’une certaine manière « absente ». Et c’est justement sur cette notion d’exclusion que le linguiste Émile Benveniste avait fondé son concept de « non-personne ». Je le cite :
« Pour les grammairiens arabes, la première personne est al-mutakallimu, «celui qui parle» ; la deuxième almukhatabu, «celui à qui on s’adresse» ; mais la troisième est al-gha’ibu, «celui qui est absent». Dans ces dénominations se trouve impliquée une notion juste des rapports entre les personnes (…) Nous sommes ici au centre du problème… Et la conséquence doit être formulée nettement : la 3e personne n’est pas une personne ; c’est même la forme qui a pour fonction d’exprimer la non-personne ». 
Logiquement, cette langue arabe, décrétée « nationale» sans jamais avoir été telle quelle la langue du peuple, mérite bel et bien une place éminente sur la… Tour de Babel que l’on nous promet d’édifier au pays pour les générations à venir. Encore faut-il l’enseigner de façon pragmatique et rationnelle, loin de toute référence religieuse, et, donc, cesser de prendre le corpus coranique comme base d’étude pour la grammaire, la syntaxe ou le lexique. Après tout, la littérature arabe ne manque pas de beaux textes. Oui, il faut affranchir la langue de toute référence religieuse. Et l’exemple que je donne plus haut, c’est juste pour faire entendre l’allitération qui y est à l’œuvre.
Quant à l’anglais, oui, il mérite bien son intronisation à l’Éducation nationale, mais pas en lieu et place du français, et pas sans préparation méthodologique et matérielle.

Bouter le français hors du pays :
Nous avons bouté la France coloniale hors du pays, doit-on pour autant réserver le même sort à la langue française ? Si, après l’indépendance, avec Kateb Yacine, l’Algérien s’est emparé du français comme d’un « butin de guerre », le français doit être aujourd’hui entretenu comme un capital inaliénable. Cette langue n’est plus celle du colon, ni même celle du seul Molière : elle est la langue d’Aragon, d’Éluard, de Char et de Breton, ceux-là mêmes qui, en 1931, fustigeant l’Exposition coloniale, exigèrent « l’évacuation immédiate des colonies ». Le même André Breton encensera en 1947 « la silhouette hiératique de Baya soulevant un coin du voile, découvrant ce que le jeune monde uni, harmonique et s’aimant pourrait être ».
Oui, cette langue, le français, offre à l’Algérie un filon inestimable, que nous avons fini par nationaliser symboliquement grâce à la plus-value réalisée par plusieurs générations de créateurs francophones du pays.

1 Professeur des sciences du langage, directeur du Centre national pédagogique et linguistique de l’enseignement de Tamazight (CNPLET). https://www.aps.dz/algerie/72862-tamazight-langue-nationale-et-officielle-le-defi-est-desormais-academique.
2 Colloque international, Alger 1et 2/12/2019 : «La néologie en tamazight : Bilan critique et perspectives».
3 Mais, à mon corps défendant, je renonce à reproduire, ici, ces tableaux, et pour cause : il y a chez certains compatriotes une manie qui consiste à glaner chez autrui des résultats de recherche et à se les approprier sans prendre la peine de citer leurs sources. J’attendrai, donc, de trouver un éditeur algérien qui accepte de publier mon court essai de 60 p. consacré à la langue arabe : « MORPHOLOGIE ET STRUCTURE DE LA LANGUE ARABE : Phonologie, lexicologie, dérivation » (Essai, déposé à la SGDL). Étude complétée par une approche (30 p.) de la nomenclature des parentés berbères.
4 « Technologies de communication au Maghreb : transfert et damnation ? » 4e Congrès de la Société française des sciences de l’information et de la communication, Actes Maison de l’Homme, Paris 1984.
5 Version marocaine : « El-hadra ma bine zouj, wa thaleth fdoli » (Le dernier terme désigne quelqu’un « de trop », qui s’immisce dans les affaires d’autrui).

  • Essayiste et romancier algérien. Parmi ses ouvrages : Dictionnaire des mots français d’origine arabe (Seuil 2007 ; Poche 2012 et 2015) ; Aujourd’hui, Meursault est mort – Dialogue avec Albert Camus (Amazon, 2013 ; Ed. Frantz-Fanon, 2017) ; Alger-La-Blanche, biographies d’une ville (Perrin, 2012) ; Abd er-Rahman contre Charles Martel – La bataille de Poitiers (Perrin, 2010) ; L’Homme de la première phrase, roman (Rivages/Noir, 2000)
    À paraître, mi-septembre : Molière m’a tuer ou L’Homme des Accords déviants (Ed. Frantz-Fanon, 2022).