Au lendemain de sa 23e édition, c’est un Hirak toujours aussi offensif et agressif, politiquement parlant, qui martèle l’asphalte chaud de la capitale et de bien d’autres villes du pays, fidèle à l’esprit du 22 février.

Il est un fait avéré : les manifestants sont de moins en moins nombreux, mais le Hirak n’a rien perdu de sa vigueur, ni de sa faconde, encore moins de sa capacité de nuisance… sonore, nonobstant, çà et là, quelques signes d’essoufflement. Depuis 23 vendredis, il a gagné en maturité politique même si, sur un plan organisationnel et structurel, l’évolution n’a pas suivi. Beaucoup d’observateurs et d’analystes avaient espéré et attendu une auto-organisation du Hirak et l’émergence de représentants. Elles ne vinrent pas. Et pour cause, la hantise de la récupération et de l’infiltration. Cela n’empêche pas, cycliquement, et même de l’intérieur du mouvement, de rencontrer des banderoles et des pancartes qui tentent de forcer la main au Hirak en tentant d’imposer les noms de certaines personnalités comme étant de potentiels leaders de cette dynamique populaire. On a vu défiler Taleb El Ibrahimi, Bouchachi et même Saïd Saâdi ! Cette réaction auto-immune, si l’on peut l’appeler ainsi, a eu pour effet, de préserver une forme d’intégrité du Hirak.
Certains, à l’instar de la chercheure, Dalia Ghanem, docteur en sciences politiques, qui estimait en juin dernier, à partir de Paris que «l’absence de leadership constituait un risque pour l’avenir du Hirak», s’arc-boutant ainsi sur des analyses classiques et pas trop académistes, a également insisté sur la nécessité pour ce dernier, d’avoir des revendications «claires et réalistes». L’on comprendrait donc que la revendication principale, à savoir le départ du système et de ses symboles, ou encore celle du départ des «B», pour ne s’en tenir qu’à celles-ci, seraient donc irréalistes ? Quatre vendredis auraient suffi à cette universitaire pour aboutir à ces conclusions. D’autres universitaires, supposés être en phase avec le Hirak, arrivent à de surprenantes conclusions, davantage embourbés dans le choix d’une appellation pour le Hirak que dans ce qui fait les fondements et la raison d’être de ce mouvement de contestation populaire. Harak pour les uns, mouvement démocratique populaire pour les autres, révolution pacifique ou celle du sourire ou tout au contraire, mouvement prérévolutionnaire, selon un prisme marxiste. La révolution n’étant pas encore à l’ordre du jour. Ce qui, peut-être, n’est pas totalement faux.
Qu’importe les définitions et les appellations face à un mouvement mu par la dialectique de l’histoire et l’instinct populaire. Le carcan académique ne peut contenir un Hirak que tous les cancans à son endroit n’ont pu réduire. Un Hirak à l’encan n’est pas pour sitôt.
Constat formidable, le Hirak a fini aussi par dépasser les faux clivages et les faux-fuyants. On se
souvient que chaque vendredi ramenait son lot de polémiques et de menaces : carré femmes, drapeau amazigh (bien avant le discours de Gaïd Salah), opposition «voyous»/manifestants BCBG. Tout cela a fini par laisser place à une cohabitation respectueuse des convictions des uns et des autres, dès lors que le Hirak avait un seul ennemi commun à abattre : le système et ses représentants en haut de la pyramide.
Avec plus de maturité encore, c’est dans une communion à la force inouïe, que le Hirak a fait face au ton menaçant de Gaïd Salah, de sévir contre les porteurs de drapeaux autres que l’emblème national. Jamais les Algériens, dans leur grande majorité, ne s’étaient sentis aussi Imazighen que depuis les mesures anti-drapeau amazigh et la mise en détention des porteurs d’étendards berbères, à tel point que la question des détenus d’opinions risque, inévitablement, dans les jours à venir de devenir un enjeu primordial dans le nouveau bras de fer qui s’annonce entre le pouvoir et la «société civile» sur l’entame du dialogue concernant l’échéance des présidentielles.
Au-delà des chiffres, la bataille de la symbolique
Le Hirak vu du ciel. «Je donnerai cher pour être juste dix minutes à la place de celui qui pilote l’hélicoptère…» dira un jeune manifestant qui a pris l’habitude comme tous les «hirakistes» de guetter chaque vendredi le tchop-tchop de l’aéronef à la voilure tournante et à l’impressionnant vol stationnaire. Vu du ciel, le Hirak échappe au mirage de la perspective photographique. La vue peut être impressionnante, comme le furent les images de drones réalisées les 8 et 15 mars ou avec moins de force et d’impact comme elles le sont depuis le mois de Ramadhan, dans les artères d’Alger et d’ailleurs.
Un autre manifestant dira aussi : «Le Hirak sans hélicoptère n’est plus le Hirak…». Une façon de dire que tant que le Hirak est sous surveillance, c’est qu’il représente toujours un danger pour Gaïd Salah, Bensalah et le gouvernement Bedoui. L’on pourrait aussi étendre l’expression aux forces de police : un Hirak sans policiers… est un Hirak qui a gagné sa seconde république !
Sauf que depuis six vendredis, l’on assiste à un impressionnant déploiement des forces de police, à la fois en termes de visibilité et d’occupation de l’espace. «A ce rythme, vous finirez par faire votre propre Hirak», lancera ce vieux aux jeunes recrues d’une compagnie d’URS, stationnées rue Didouche Mourad. Il faut bien l’admettre, s’il y a autant de policiers, c’est que le Hirak fait toujours peur, porteur qu’il est, de ce risque d’entraînement et de mobilisation de larges pans de la population, momentanément en marge du mouvement, mais qui pourrait à tout moment basculer dans la contestation de rue ou tout autre forme de protestation.
Le Hirak fait peur car il porte en lui la conscience la plus aboutie et la plus radicale à l’égard du pouvoir en place et du système, en leur déniant le droit d’être les promoteurs du changement. «Quand on fait partie du problème, on ne peut prétendre faire partie de la solution». Slogan qui revient continuellement dans les manifestations du vendredi, avec le catégorique «Yetnahaw gaâ !» et le rejet de toute élection dans les conditions actuelles.
Plus avant-gardiste que bien des formations politiques, le mouvement né de la dynamique du 22 février est parti sur une unique revendication, celle du «Non au 5è mandat !». Au-delà des raisons et des motivations qui ont poussé à son éclosion, il a fini par prendre son envol et dépasser les visées et les dividendes que certains espéraient pouvoir en tirer. Au fil des vendredis, les concessions faites au Hirak par une partie du système en se débarrassant de la partie la plus touchée par la nécrose politique n’ont pas réussi à l’amadouer. Au contraire, elles ont ravivé sa détermination et sa foi en la lutte.
Avant d’adopter une position tranchée à l’égard de l’homme fort du régime, en l’occurrence Gaïd Salah, qui a actionné tardivement certes, l’article 102, le Hirak a cru, un moment, qu’il pouvait être l’homme providentiel, celui par qui le grand changement allait arriver. On lui demanda d’appliquer l’article 7. Il le conditionna avec le 8. Le Hirak demanda le départ des 3B, il n’eut droit qu’à un seul. Puis, décantation oblige, tout a fini par se préciser… Aujourd’hui, le Hirak réfute tout dialogue avec la «Issaba».
Le Hirak peut s’énorgueillir, à ce jour, d’avoir à son palmarès bien des victoires : démission de Bouteflika, report des élections du 18 avril, départ d’un des «B», Belaïz en l’occurrence, annulation de celles du 4 juillet, emprisonnement d’Ouyahia… Autant de trophées pour un mouvement en devenir qui sonnent comme une victoire à la Pyrrhus… A côté des emprisonnés du système, il y a les prisonniers du Hirak… A côté du droit de manifester, moins de liberté et le musèlement des médias lourds à l’égard du mouvement, passés maîtres dans la manipulation d’images.
A moins de deux mois de la rentrée sociale, croire que la partie est perdue d’avance, en misant sur le seul critère du nombre, serait se hâter en besogne. C’est compter sans la capacité de régénération, l’audace et l’engagement du Hirak, subtilement résumés dans ce slogan : «Ou c’est vous, ou c’est nous et advienne que pourra !». Toute la symbolique d’un Hirak résolument frondeur. Désormais, plus rien ne sera jamais plus comme avant ! n