Reporters : La Turquie reste encore marquée par l’attentat du réveillon dernier revendiqué par Daech et la peur de nouvelles attaques terroristes comme celle qui a frappé Izmir le 5 janvier. En dépit du constat qu’il existe plusieurs groupes hostiles au gouvernement d’Ankara, la donnée la plus saillante actuellement, affirment les observateurs, concerne Daech et son acharnement à cibler les intérêts du pays. Pourquoi ?

Emre Öngün : Ce qui est déjà notable pour l’attentat meurtrier et massif du réveillon dernier est qu’il est revendiqué. Pendant toute une période (2015-début 2016) des groupes pro-Daech commettaient des attentats suicides sans les revendiquer prenant pour cible l’opposition démocratique (comme à Suruç ou Ankara). Cela permettait au régime de profiter de ce flou généré par l’absence de toute identité concernant les auteurs de tueries, pour l’utiliser comme un argument de répression contre l’opposition. Le fait qu’il y ait eu cette fois une revendication de cet attentat par Daech, même s’il ne s’agit pas de la première fois qu’il signe ses attaques, signale un nouveau paramètre dans sa relation ambiguë avec le régime d’Erdogan. Ce groupe autrefois plus ou moins toléré pour des considérations en rapport avec le dossier syrien semble avoir réagi au rapprochement récent entre la Turquie et la Russie. Les groupes radicaux tels que Daech ont pu s’enkyster sur le territoire turc et même probablement au sein de l’appareil d’Etat grâce à la complaisance du régime pour l’assister aussi contre ce qui est considéré comme l’ennemi essentiel, le mouvement kurde. Là-dessus, il y a en Turquie actuelle une certaine similarité avec la situation pakistanaise même s’il se peut que la situation évolue rapidement, en raison du nombre important des victimes étrangères de l’attaque de la nuit du réveillon à Istanbul.

Le président Erdogan a juré que tout sera fait pour éradiquer le terrorisme. Que pourra-t-il de plus dans le domaine sécuritaire alors que son gouvernement est déjà sérieusement engagé dans ce domaine ?

Déjà le terme « terrorisme » est utilisé pour désigner des choses extrêmement différentes, je préfère parler de pertes de vies civiles. Et pour cela, je dirais, au contraire, qu’Erdogan n’a strictement rien fait pour empêcher la perte de vies civiles. C’est même le contraire. Il y a eu un nombre incalculable d’arrestations, de renvois de fonctionnaires depuis un an et demi, avec une accélération depuis la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016. L’Etat d’urgence a cours sur tout le territoire. Mais qui est l’écrasante majorité de ces personnes arrêtées ? Des militants kurdes, des démocrates, des politiques qui s’inquiètent de l’autocratie rampante dans le pays et dont les actes ne constituent pas le moindre danger pour la vie de civils. Le raccourci est saisissant : 2 jours après l’arrestation d’un des plus importants journalistes d’investigation de Turquie, Ahmet Şık, pour «soutien au terrorisme » (sic) en raison de tweets, a lieu cet attentat. En quoi des arrestations de ce type aident à prévenir ce genre d’attaques ? En rien. La lutte contre le terrorisme est simplement un prétexte pour bâillonner les voix contestataires J’irai plus loin, en fait, la politique du gouvernement prépare le terrain politique à ce genre d’attaques. Ces dernières semaines, la Direction des affaires religieuses, qui est une institution publique sous contrôle du régime, a communiqué à toutes les mosquées du pays un sermon sur le caractère « illégitime » de fêter le nouvel an. Des circulaires en ce sens ont également été communiquées aux écoles publiques. Hors institutions, des groupes ultra-réactionnaires qui font partie des soutiens du régime ont multiplié des mises en scènes publics macabres d’exécutions de Père Noël. Le terrain politique était préparé, un groupe pro-Daesh peut alors tout à fait en bénéficier. Pour tout dire, beaucoup de monde s’attendait à un attentat de ce type, la seule question était « où ? ». Par ailleurs, même si cela relève de logiques tout à fait différentes, les morts causés par des groupes radicaux kurdes trouvent également leur source dans la politique gouvernementale turque. En mettant fin au processus de négociation, en bloquant toute solution politique, en mettant sous les verrous de nombreux dirigeants du HDP (Parti Démocratique des Peuples, convergence du mouvement kurde, de secteurs de la gauche radicale, de démocrates), Erdogan et ses acolytes ne font que renforcer la situation de guerre civile.

Quelle autre menace terroriste cible la Turquie hormis Daech ?
Comme je l’ai indiqué, je réfute le terme de « menace terroriste » tel qu’il est formulé par le discours officiel en Turquie. Si on parle de pertes humaines civiles, il faudrait déjà commencer à parler des nombreuses pertes causées par l’armée turque contre la population kurde. Il y a là une véritable terreur, mais d’Etat. Ensuite, il y a les attentats de groupes pro-Daech qui vont probablement se multiplier. Il y a, par ailleurs, la guerre civile larvée, avec la guérilla kurde (que cela soit le PKK, Parti des Travailleurs du Kurdistan, ou le groupe plus radical mais pas vraiment concurrent ou adversaire de celui-ci, les TAK, Faucons de Libération du Kurdistan) qui a décidé de porter la guerre dans les villes de l’ouest. Leurs cibles y sont policières ou militaires, mais comme elles se trouvent dans les villes, cela entraîne toujours des victimes civiles. C’est une tactique extrêmement dommageable entraînant des pertes humaines terribles. Mais, comme je l’ai indiqué, la responsabilité fondamentale en incombe au régime turc qui a fermé la porte à toute solution politique. Il faudrait commencer par relâcher les dirigeants politiques emprisonnés et rouvrir les négociations pour la paix. Au contraire, Erdogan est parti pour faire adopter par plébiscite dans un pays traumatisé un changement constitutionnel hyper-présidentialiste. Les Occidentaux ont unanimement condamné l’attentat du réveillon et de celui d’Izmir. Il n’empêche que leurs relations avec Ankara semblent prendre une autre tournure après le rapprochement avec Moscou sur le dossier syrien. D’abord comment Erdogan va gérer ce dossier ?
Et avec quelles conséquences sur son pays ainsi que par rapport à ses relations avec ses « alliés » occidentaux ?
Erdogan a clairement abandonné un des deux motifs de son engagement en Syrie : le renversement immédiat d’Al-Assad. Il n’avait pas fait cela par amour de la démocratie, mais pour étendre son champ d’influence et celui des capitalistes turcs qui lui sont proches. L’autre motif est le seul qui reste à l’ordre du jour : empêcher qu’existe une entité autonome kurde en Syrie sous direction politique du PYD, parti frère du PKK en Syrie. Et pour cela, comme il l’a déjà dit, il est « prêt à tout ». Le meurtre de l’ambassadeur de Russie, le 19 décembre dernier, est un épiphénomène, certes spectaculaire. En échange d’un soutien d’Erdogan, Poutine laisse les mains libres à Erdogan contre les Kurdes. Avec ses « alliés » occidentaux, c’est un peu un jeu de dupes. Du côté d’Erdogan, le principal partenaire économique de la Turquie est l’Union européenne et la Russie, dont l’économie n’est pas plus importante que celle de l’Espagne, ne pourra jamais remplacer cela. Mais les Européens se condamnent eux-mêmes à ne pas être en position de force en raison de leur racisme avec leur marchandage honteux pour que la Turquie continue à sous-traiter la question des migrants. D’où ces échanges d’inquiétudes et d’indignations réciproques, mais sans aucun élément décisif. Quant aux Etats-Unis, le cours qui sera suivi avec l’avènement de Donald Trump reste bien mystérieux.