« Je suis une métèque, je participe à cette longue histoire de vagabondage, de larmes, de vol, de peur, d’ostracisme, de combat, de pas de côté. C’est ma mémoire et mon futur, c’est le seul lieu qui m’est permis, le seul lieu dont on ne pourra jamais me virer. Métèque est mon identité et ma poésie, ma chair et mon rire, ma force et ma faiblesse. » Ainsi se définit Abnousse Shalmani dans son essai « Eloge du métèque » (1).

par Dominique Lorraine
Cette romancière et journaliste a quitté l’Iran à l’âge de huit ans avec sa famille pour s’installer en France. Cet arrachement à la mère patrie, cet exil, permet-il de se réinventer ? « Je suis métèque, car personne ne me permettra d’être autre chose. C’est peut-être le plus beau cadeau que m’a fait l’exil : devenir cet être difforme mais libre. »
Quand l’écrivaine montre, à des amis, des photos de ses grands-parents, costume à quatre boutons pour son grand-père et veste pied-de-poule à large col pour sa grand-mère, « des exclamations d’étonnement condescendants, ils ne sont pas couleur locale. » fusent alors instinctivement, presque.
« Ce que mes amis désiraient voir, c’était une preuve de ma ‘métèquerie’, une trace de mon exotisme, une grand-mère tatouée et voilée, couverte de bijoux, et un grand-père en burnous. Dans leur esprit, un Iranien était le fruit d’un mariage bâtard entre l’Inde et l’Algérie – qui plus est une Inde et une Algérie déformées – plus justement ‘dégeulassées’ par la décolonisation. » 
Comment définir un métèque ?
Un immigré, un étranger, un métis. Comment se situe-t-il par rapport à sa communauté d’origine et à son pays d’adoption ? Quels sentiments engendrent-ils ? Abnousse Shalmani, et en 192 pages, va tenter d’y répondre.
En revisitant l’Histoire, se pose alors à l’auteure, pour elle, la question du rapprochement avec tous les migrants qui fuient la misère ou leur pays en guerre : « Le métèque paie toujours l’addition, il est le bouc émissaire idéal : à Sparte, la cité radicale et guerrière, se pratiquait la xénélasie, sorte de purge où tous les métèques étaient renvoyés hors de la cité. »
Avançant dans les siècles, Shalmani aborde aussi le destin des hommes issus des anciennes colonies : «Très rapidement ces métèques-là ne seront plus que des immigrés. » Source de fantasmes, de conflits, de haine… Et depuis peu, les immigrés ont muté en migrants.
Jusqu’à Hérode, second fils d’une mère Arabe…
Parmi eux, l’écrivain, Romain Gary, né probablement en Ukraine, écrivant en anglais et en français, dandy, pourvu « de trop d’ambition et de trop d’humour ». L’homme et l’œuvre se confondant.
Souvenons-nous de son roman « La vie devant soi » avec Momo, un petit Arabe, fils d’une «métèque remarquable », adopté par Madame Rosa campée par l’émouvante Simone Signoret à qui Mohamed Zinet (père du petit Momo) donnera, fort talentueusement, la réplique.
Le poète Guillaume Apollinaire fit, lui, tout pour être Français, pour connaître, au final, un destin tragique : « Ultime dérision pour un survivant des champs de bataille, d’origine polonaise, de mourir d’une grippe espagnole après avoir inventé le surréalisme… »  
Autre métèque authentique, « Joseph Boulogne de Saint-Georges, dit le chevalier de Saint-Georges, fils unique d’une esclave, née en Guadeloupe, probablement sénégalaise d’origine, et de Guillaume-Pierre de Tavernier de Boullongue, dit Monsieur de Boullongue, aristocrate désargenté en quête de fortune en Guadeloupe ». Il reçut une bonne éducation, par son père, devint violoniste et maître de musique. Mais, patatras, le racisme le rattrapa au faîte  de sa réussite. A l’Opéra Royal où il est nommé par Louis XVI, les danseurs refusèrent sa direction, car leur « honneur et la délicatesse de leur conscience ne leur permettraient jamais d’être soumises aux ordres d’un mulâtre ». Sic !
Suit l’histoire d’Hérode, second fils d’une mère Arabe et d’un père Iduméen. « Hérode pourrait figurer au générique de la série ‘Games of Thrones’ tant son destin est tissé d’aventures, de ruses, de lyrisme tragique de retournements de situation et de symboles ».

Des métèques au cœur qui tire
Les peintres Modigliani, Soutine et Chagall, « mes saints métèques », qui ont tous les trois « le cœur qui tire ».
Albert Camus, né à Mondovi (actuellement Drean-Annaba) «en refusant le nihilisme, en lui préférant une philosophie de la joie, devint le métèque de Saint-Germain ». Khalil Gibran, auteur du « Prophète», né au Liban, exilé  en Amérique, «métèque humaniste, doté d’un sens poétique aigu qui tend vers l’unicité du monde ».
Mais aussi, le Palestinien Edward Saïd, auteur de « L’Orientalisme », en exil aux USA, « qui porte sur lui, à travers son élégance, les stigmates de l’histoire de la ‘métèquerie’ ». Abnousse Shalmani rend aussi hommage à « Martin Eden », le roman de Jack London qui fait le portrait de ce marin prolétaire,  ce transfuge social, aux prises avec le monde nouveau et bourgeois : « Martin Eden n’est pourtant pas un ‘étranger’, il n’est pas né ailleurs. Et pourtant. En changeant de classe sociale, il change de résidence. Ainsi naquit le métèque Eden. »
Hercule Poirot, détective belge, né sous la plume de la très british Agatha Christie, demeurera un métèque aux yeux de l’Angleterre qui se moquait de son accent et questionnait sa loyauté envers la Couronne.

Jeanne Duval, Zohra Ben Brahim…
« Le métèque est une sensualité »,  cette « sentence » est inspirée à l’auteur iranienne, par le destin incroyable de femmes sortant de l’ordinaire :
Jeanne Duval mulâtre, adepte du vaudou« maîtresse et métèque » de Baudelaire qui lui consacra quelques-uns de ses plus beaux poèmes.
Zohra Ben Brahim, l’Algérienne, orpheline, élevée dans un couvent qui « parlait le français et savait se tenir »,  pour un temps, compagne de l’écrivain Pierre Louÿs qui l’avait rencontrée à Alger, en 1897.
Zohra sera, par la suite, métamorphosée en Conchita Perez, danseuse de flamenco dans le film « La Femme et le Pantin », magnifiquement mis en scène par Joseph von Sternerg avec la sublime Marlène Dietrich et  également par Bunuel dans « Cet obscur objet du désir ».
Il y eût  bien évidemment d’autres figures féminines, pour inspirer d’illustres écrivains, comme Rachel, la courtisane juive dans « Splendeurs et misères des courtisanes » de Balzac, ou l’Egyptienne Esmeralda de Victor Hugo dans « Notre-Dame du Paris ».
Sans oublier Pandora, danseuse étrangère et sensuelle, sublimée par Ava Gardner dans le film homonyme d’Albert Lewin, ou la mélancolique Sabina, dans « L’insoutenable légèreté de l’être » du Tchèque Milan Kundera. Dans « Eloge du métèque » Abnousse Shalmani, également auteure de «Khomeiny, Sade et moi », (2014), « Les exilés meurent aussi d’amour » 2018) aura donc réussi à entre-croiser des métèques célèbres avec sa propre histoire, celle d’une enfant déracinée, qui doit apprendre une autre langue.

« Le sens de la beauté métèque se niche dans l’absence, celle du pays natal et de l’enfance, se nourrit de nostalgie triste et joyeuse, s’exprime dans une forme qui emprunte à l’incohérence, au rapport mystérieux que chaque métèque entretient avec son exil et ses masques, se compose d’influences opposées qui brouillent les limites.  Ainsi est Abnousse Shalmani qui a écrit ce passionnant et indispensable essai. Dans un documentaire « Abbas par Abbas » de Kamy Pakdel (2019), qui retrace son parcours, le célèbre photographe iranien Abbas y explique qu’il a voulu saisir ce qu’on appelle en farsile Darouni et le Birouni,  l’Intérieur et l’Extérieur. C’est exactement ce qu’a fait Abnousse Shalmani, comme en résonnance,dans « Eloge du métèque ».

(1) « Eloge du métèque » de Abnousse Shalmani, éd. Grasset, 2019