Propre au journalisme, notre métier dont le défaut est d’aimer succomber aux mots quand ils sont beaux et bien écrits, il est des comparaisons hasardeuses qu’il faut pourtant oser, au moins pour susciter le débat.

Et hier, à Alger, l’ancien Premier ministre français Dominique de Villepin, osons le dire, a fait un discours en bien des points semblable à celui qu’il a prononcé le 14 février 2013 aux Nations unies pour dire le refus de son pays de la guerre contre l’Irak.
La similitude entre les deux textes tient avant tout par leur caractère altier et poétique et ce lyrisme qui agace certains – il y a du Malraux dans ce qu’a dit hier De Villepin, une prose magnifique, mais rendue aujourd’hui enflée par Twitter et les nouveaux outils de communication politique. Elle se manifeste surtout par le propos humaniste et d’alerte que leur auteur tient par exemple sur l’Etat actuel du monde : l’invasion hier de l’Irak par la coalition menée par la coalition menée par les Etats-Unis de George «W» Bush ; la persistance, aujourd’hui, des conséquences de cette guerre et la continuité des puissances occidentales à ne pas comprendre ce qui se passe en Russie et en Chine – deux nations sorties, dit-il, d’un «monde d’humiliés» par l’effondrement d’un empire, pour la première en 1989, et par un passé de domination coloniale, de 1839 jusqu’en 1949, pour la seconde.

Terrorisme et les zones grises du Moyen-Orient éclaté
Si l’ancien Premier ministre français ne s’attarde pas sur ce dossier qui n’était pas réellement son sujet hier  le rapport d’hostilité stratégique plus ou moins manifeste entre l’Occident, Moscou et Pékin, il n’hésite pas à géolocaliser les grands risques et les menaces de nouvelles grandes guerres dans la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) et au Sahel : « Nous voyons aujourd’hui la violence prospérer dans le terreau des résignations unanimes, en particulier au Moyen-Orient» où «la violence politique y est devenue la norme». «Le terrorisme a su prospérer dans les zones grises du Moyen-Orient éclaté, aussi bien en Irak qu’en Syrie, au Yémen, dans le Sinaï, en Libye et au Nord du Sahel», rappelle-t-il. Il s’inquiète des dangers d’un dérapage que signale, selon lui, «la rhétorique guerrière» qui «s’est considérablement renforcée dans les discours des dirigeants de la région». Il suffit pour s’en convaincre de relever, indique-t-il, la « virulence des paroles d’un Recep Tayip Erdogan », ou « l’aventurisme affleurant des propos d’un Mohammed Ben Salmane». Il avertit que « la rivalité géopolitique qui se joue entre l’Iran et l’Arabie Saoudite constitue une nouvelle guerre froide, instrumentalisant les tensions confessionnelles et augmentant sensiblement le risque de confrontations à grande échelle».
« L’islamisme politique est le seul rescapé du grand naufrage des idéologies politiques susceptibles de forger l’unité du monde arabe que furent le panarabisme, le socialisme, ou le baâsisme », assène-t-il par ailleurs pour suggérer que le fondamentalisme ne demeure pas seulement ce grand pourvoyeur de fractures violentes. Il risque d’être le non-projet qui peut encore triompher demain et pas uniquement dans les sociétés gouvernées actuellement par les Etats faillis : la Libye, l’Irak, la Syrie, le Yémen…

Eloge de la paix
Mais alors ? Que faire face à ce pronostic presque vital ? Le discours que tient M. De Villepin est comme à son habitude d’un intellectuel mais qui, pour une fois, ne plane pas pour contredire Barthes. L’ancien Premier ministre «colle» à la réalité du monde tel qu’il est même s’il a trop tendance à la poétiser par un verbe flamboyant et truffé de citations de poètes majeurs et de grands philosophes de l’Ecole de Francfort (Adorno). Il le fait en faisant l’éloge de la paix comme jamais auparavant peut-être et en multipliant les avertissements indirects à ceux qui, aujourd’hui comme le président Donald Trump qu’il ne cite pas, pratiquent une dangereuse politique étrangère de « faucon » et hostile au multilatéralisme qui a plus moins régulé le monde depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. S’il sait que sa parole politique est vulnérable à la critique il parvient à la sauver en humaniste et en homme politique qui ne s’est pas trompé au moins sur les catastrophes interventionnistes : « Lorsque je me suis exprimé au nom de la France en 2003 contre l’intervention américaine en Irak, énonce-t-il, c’était d’abord pour briser l’unanimisme des silences sur la question des inspections et l’assentiment tacite à la guerre. Nous n’avons pas empêché la guerre, mais nous avons évité que l’ensemble du monde ne l’endosse ». Son message politique est d’autant plus sauvé que la réalité qu’il aborde et à laquelle il a « collé » hier concerne, à vrai dire, la relation entre l’Algérie et la France. L’Algérie parce que c’est, affirme-t-il, « une voix singulière du refus de la guerre et du refus de l’ingérence » et parce qu’il « faut qu’elle porte de nouveau dans le monde arabe ». « On a besoin d’entendre l’Algérie sur la Libye, sur le Yémen mais aussi sur la question syrienne », dit-il dans un souhait qui ne manquera pas d’être apprécié par les autorités algériennes. La France parce que sa relation avec l’Algérie « est encore faite de silences » et que les deux pays « continuent de se regarder en chiens de faïence » parce qu’«un silence sépare toujours nos peuples et nos mémoires», constate-t-il dans une lecture pour le moins à distance des déclarations officielles de part et d’autre de la Méditerranée. « Brisons les silences, sans quoi nous n’entrerons jamais dans le temps des pardons (…) Il n’est pas vrai que les silences guérissent les silences ni que l’oubli vaut réconciliation. Il n’y a que la parole qui guérisse et qui ouvre la possibilité du pardon. Je le dis en diplomate, en homme au long parcours politique, avec la conviction que cette parole doit être précisément une parole politique», clame-t-il dans un réquisitoire de la colonisation qu’il accompagne d’un appel à l’« apaisement » d’une mémoire française « prête à reconnaître les crimes commis » et par la proposition de « donner la parole aux témoins » ; parce que, souligne-t-il, nous n’avons pas besoin de bavardages ou de mots creux sur la mémoire coloniale, nous avons besoin de paroles claires et fortes, qui aient un sens plus de cinquante ans après le face-à-face ».

Algérie-France, briser les silences et « justice des archives »
Dominique de Villepin propose aux deux pays de « se doter d’une institution pour accueillir les témoignages d’une génération qui est en train de disparaître et d’emporter avec elle la part vivante de cette mémoire ». Il soumet l’idée de « promouvoir une histoire orale de l’Algérie. Une histoire racontée à nouveau dans sa continuité ». Cela suppose, juge-t-il, une « justice des archives » partageant les archives algériennes entre Paris et Alger. En contrepartie, et dans un passage qui ne manquera pas de susciter des réactions – et ça sera peut-être un test de l’audience de sa conférence hier – l’ancien Premier ministre exprime le vœu de voir l’Algérie accomplir des «gestes ambitieux » de se réconcilier avec les pieds-noirs et permettre aux harkis de se rendre à nouveau au pays.
« Emmanuel Macron l’a dit lors de son passage à Alger : ce sont tant de natifs d’avant 1962 qui continuent d’aimer l’Algérie et souhaiteraient s’y rendre, peut-être une dernière fois, avant que leur génération ne s’efface à jamais. Un geste de l’Algérie sur la levée d’obligation de visas pour ces personnes n’en aurait que plus de poids », a-t-il apprécié.