Le débat politique autour de l’élection présidentielle a pris une nouvelle tournure, synonyme de tension à moins de deux mois de l’échéance.

Cela est d’autant plus perceptible dans les dernières déclarations du chef du corps d’armée, qui avertissait tous ceux qui chercheraient à entraver le déroulement de la présidentielle.
Ce discours arrive, en effet, à un moment politique qui peut compter et avoir un impact certain sur la crise politique et institutionnelle que vit le pays depuis le 22 février dernier. La raison à cela est que des acteurs politiques, qui n’étaient pas connus du public comme défavorables, sinon opposés, à l’option présidentielle, se rangent désormais dans le camp des sceptiques en paraphant une déclaration politique demandant une autre offre politique qu’une élection présidentielle assimilée à «un passage en force». Mieux, ils estiment que les conditions d’une élection présidentielle ne sont pas réunies. C’est ce qui a été fait dans un appel signé par des hommes politiques, d’intellectuels, d’avocats, de militants de droits humains et de syndicalistes, qui invitent le pouvoir «à faire une nouvelle lecture de la réalité».
«S’aventurer à organiser une élection présidentielle comme annoncé, sans consensus national préalable, attisera le mécontentement populaire et aggravera la crise de légitimité du pouvoir», indiquent les signataires de la déclaration, dans laquelle on retrouve des acteurs qui n’étaient pas opposés à la tenue de l’élection présidentielle. Si les noms d’Ahmed Taleb Ibrahimi, Ali Yahia Abdenour, Noureddine Benissad, ne sont pas étrangers à cette opposition à l’élection présidentielle, ce n’est pas le cas d’autres signataires.
A titre de rappel, l’ancien diplomate Abdelaziz Rahabi et l’ancien député Mohand Arezki Ferrad, les deux principaux architectes de la conférence nationale de dialogue, organisée à Aïn Benian sous la bannière des «Forces du changement», n’étaient pas opposés à l’option présidentielle, si cette échéance venait à être précédée par des mesures d’apaisement. En termes d’impact, le ralliement de ces acteurs à la thèse opposée au scrutin du 12 décembre prochain, est à discuter. Mais en termes politiques, c’est une initiative politique très forte qui intervient dans un contexte où le processus électoral est enclenché dans la difficulté. Ce qui légitime visiblement la thèse selon laquelle l’appel de 20 personnalités n’est pas sans affaiblir politiquement le dispositif mis en place autour de l’Autorité de Mohamed Charfi, le nouvel acteur de l’opération de vote.

L’incontournable dialogue sérieux et réel
Les signataires du document plaident pour un processus de dialogue qui précéderait le rendez-vous électoral, estimant que la «commission nationale» du dialogue autour de Karim Younès avait pour mission d’appliquer «une feuille de route sans dialogue réel et sérieux». «Nous ne pouvons concevoir la prochaine échéance présidentielle que comme le couronnement d’un dialogue aboutissant à un consensus», insistent les signataires. Pour eux, l’Algérie «a besoin de l’apport de tous ses enfants pour élaborer une vision commune, dont l’objet ne sera nullement de reconduire le régime actuel même sous un habillage nouveau, mais d’être le point de départ d’une vie politique nouvelle dans le cadre d’une unité nationale, renforcée par sa diversité politique et culturelle, et qui dissipe toute crainte de l’institution militaire d’une autorité civile constitutionnelle».
Alertant sur ce qui pourrait être la conséquence du choix portant sur l’organisation de l’élection dans ces conditions, les rédacteurs de l’appel estiment que cette «décision pourrait servir de prétexte aux immixtions étrangères, que nous refusons avec force dans tous les cas et sous n’importe quelle forme. Il est donc inconcevable d’envisager la tenue d’une élection libre et transparente dans de pareilles circonstances». D’où l’appel adressé au pouvoir pour « procéder avec sagesse et objectivité à une nouvelle lecture de la réalité, afin de ne pas contrecarrer les revendications légitimes du peuple en faveur d’un changement pacifique des mécanismes et des pratiques de gouvernance, et pour ne pas frustrer les générations de l’indépendance emplies de patriotisme, de l’exercice de leur droit à l’édification d’un Etat moderne dans l’esprit rassembleur du 1er Novembre».

Des mesures d’apaisement du pouvoir et «plus de retenue» de la part du Hirak
Les signataires invitent le pouvoir à des mesures d’apaisement de nature à permettre le déroulement de l’élection présidentielle. Il s’agit notamment de la «satisfaction des revendications relatives au départ des symboles restant du pouvoir déchu, le démantèlement des réseaux de la corruption sous toutes ses formes» et la «libération immédiate et sans condition des détenus d’opinion, jeunes et moins jeunes, étudiants et activistes du Harak». Il est question aussi du «respect du droit constitutionnel de manifester pacifiquement, de la levée de toute entrave à l’action politique et à la liberté d’expression dans tous les médias, notamment l’espace audiovisuel public et privé et de la levée des entraves aux marches populaires pacifiques et à l’accès à la capitale».
Dans la même logique, c’est la «cessation des poursuites et des arrestations illégales d’activistes politiques» qui est réclamée ainsi qu’un «dialogue sérieux et responsable de toutes les parties favorables à ces revendications». Par ailleurs, les animateurs du mouvement populaire ont été eux aussi destinataire d’un message à «plus de retenue» de la part des vingt signataires.
«Autant nous insistons sur ces mesures préalables pour ouvrir la voie à une solution politique durable, autant nous invitons toutes les tendances du Harak à plus de retenue et de vigilance afin d’éviter tout slogan attentatoire aux personnes et aux institutions, et d’exclure tout ce qui constitue une source de fitna ou
de haine préjudiciable à l’unité nationale», recommandent-ils.

Les signataires de l’appel
Les signataires du texte sont Ahmed Benbitour, Ahmed Taleb Ibrahimi, Abdelaziz Rahabi, Ali Benmohamed, Ali Yahia Abdenour, Nouredine Benisaad, Abdelghani Badi, Nacer Djabi, Louisa Aït Hamadouche, Idris Chérif, Mouslem Babaarbi, Farida Benfarrag, Sadek Dziri, Lyes Merabet, Mohand Arezki Ferrad, Cheïkh Hédi Hassani (asso. des Ouléma), Dr El-hadj Moussa Ben Amor ( prof. univ.Alger), Nacer Yahia (avocat Oran), Dr Seïf el Islam Benattia (maître assistant, univ. Alger), Hachem Saci (avocat).