Par Leïla Zaïmi et Lyes Sakhi
8 mars 2020 ! Une journée de la femme au décor contrasté ! Le premier, officiel, installé par la présidence de la République et la distinction d’un groupe de femmes par le chef de l’Etat, M. Tebboune. Des lauréates d’un jour, récipiendaires de certificats d’excellence encadrées, pour des projets pour lesquels elles ont travaillé des années en tant que cheffes d’entreprises. «Travail et innovation» est le slogan qui les a réunies hier dans l’atmosphère gouvernementale du Palais du peuple pour une cérémonie couverte de discours convenus : «La femme occupe une place prépondérante», dira doctement la ministre de la Solidarité Kaoutar Krikou. Le Président de la République, lui, lancera le «prix national de la femme innovante», non sans saluer le courage des Algériennes dans «l’élan national historique pacifique», allusion au Hirak et au mouvement qui occupe les lieux publics depuis le 22 février 2019 pour réclamer une «Algérie démocratique» par un changement radical de système de gouvernance.
En face, le deuxième décor, dans la rue celui-là, incarné par des femmes, beaucoup de femmes, des hommes aussi : une foule joyeuse, coléreuse aussi, déterminée et avançant au rythme de slogans et de mots d’ordre que le Président de la République n’aurait sans doute pas aimé entendre, venant de manifestants au discours résolument «hirakiste». Si on a entendu hier des mots d’ordre circonstanciels à la journée du 8 mars, comme la condamnation du code de la famille et l’appel à son abrogation, comme la revendication d’une «vraie égalité» entre les hommes et les femmes d’Algérie, les slogans de ralliement massivement entonnés avaient un parfum antisystème. «Nous sommes venues pour renverser le système et non pas fêter le 08 mars», ont crié beaucoup d’entre celles qui sont descendues hier en masse au cœur d’Alger pour faire de leur journée un manifeste politique en faveur du mouvement populaire pour le changement. Dans une procession qui s’est ébranlée du haut de la rue Didouche, pour se densifier à la place Audin et se terminer à la jonction entre le boulevard Victor-Hugo et la rue Didouche en passant par la Grande poste rue Abane Ramdane, le Boulevard Che Guevara puis la rue Khelifa Boukhalfa (sens remontée). Sans compter celles et ceux qui ont emprunté la rue Hassiba Ben Bouali. Aux cris de «dawla madaniya, machi askariya», «Libérez nos fils», «Libérez les otages».
Des mots d’ordre qu’on entend désormais les mardi et vendredi de chaque semaine. Et un choix d’itinéraire qui n’a pas échappé aux
observateurs : celui de faire passer le cortège aux abords du tribunal de Sidi-M’hamed, rue Abane Ramdane, pour réclamer la «libération des détenus d’opinion» et de «ceux qui n’ont rien fait d’autre que de revendiquer un pays libre et démocratique», nous dira une manifestante. «Nous sommes fières, nous sommes la moitié de la société. Le pouvoir doit entendre nos revendications», ajoutera cette manifestante affirmant que «juges et journalistes sont à mettre dans la même case»… Pas loin des locaux d’El Moudjahid, quelques autres slogans très sévères à l’égard de la presse ont été également entendus.
La marche des femmes, hier, n’a pas été exempte de tensions. Notamment aux abords de la rue Abane Ramdane et du boulevard Asselah Hocine quand la foule s’est arrêtée face au commissariat Cavaignac pour réclamer la «libération des détenus» renvoyés dans ce poste de police sur ordre du procureur de la République pour une «garde à vue prolongée» avant une comparution prévue aujourd’hui en matinée. Les tentatives de leur barrer le chemin n’ont pas été d’un grand succès quand la procession s’est dirigée vers le tribunal de Sidi M’hamed où la foule a improvisé un court rassemblement pour exiger «le départ du système» et la «libération des détenus». Le sit-in a provoqué un embouteillage tout le long la rue Abane Ramdane. La manifestation se dispersera vers 17 heures jusqu’aux bouches du métro d’Alger qui connaîtront quelques minutes supplémentaires dans un concert de sifflets et de slogans déterminés, coléreux, joyeux…