Il y a soixante ans, des producteurs de pétrole parmi les pays arabes et les Etats de l’hémisphère Sud ont accordé leurs violons pour imposer une force de frappe capable de répliquer aux enjeux politiques et géostratégiques de l’époque, dont le soutien de Washington à Israël. Depuis cette date, et le fameux embargo pétrolier imposé en guise de représailles au soutien américain à Israël pendant la guerre du Yom Kippour, les positions de l’Opep ont beaucoup évolué.

D’ailleurs, ses membres dont la position vis-à-vis des Etats-Unis demeure des plus radicales, à l’image de l’Iran et du Venezuela, ont été mis à l’écart, tandis que le chef de file du groupe, l’Arabie saoudite, a opté pour des rapports apaisés avec Washington plutôt que de prendre le risque de perdre le soutien des Etats-Unis. Mais l’Opep, en tant que groupe, a résisté bien de fois à la pression américaine pour faire baisser les prix du pétrole, notamment en 2011, lors du soulèvement contre Mouammar Kadhafi en Libye.
Cependant, le bilan de l’activité de l’Opep de ces trois dernières années a été en grande partie celui de la capitulation. Fondée à Baghdad le 14 septembre 1960, l’Opep avait pour objectif de contrer le pouvoir des sept compagnies pétrolières américaines et britanniques. Pendant plusieurs décennies, l’Organisation était devenue de plus en plus d’une grande influence sur l’échiquier pétrolier mondial, mais depuis 2014, le schiste américain bouscule l’Opep sur son propre terrain, en grignotant d’importantes parts de marché. Sous Donald Trump, l’Opep a cédé à plusieurs reprises aux pressions de Washington pour pomper plus de pétrole pour faire baisser les prix. Et lorsque les prix ont atteint des plus bas préjudiciables à l’industrie américaine de schiste, l’Opep a conclu un accord pour soutenir les cours et permettre aux compagnies américaines de remettre en marche leurs plateformes. Les positions de l’Opep ont depuis toujours étaient inspirées par l’Arabie saoudite, le principal producteur de l’Organisation ; une position qui donne au royaume wahhabite le plus grand poids politique au sein de l’Opep, mais la mise à l’écart de l’Iran et du Venezuela n’a fait qu’accroître son influence sur les autres membres.

Dominance saoudienne
La part de l’Iran dans la production de l’Opep a presque diminué de moitié, à 7,5%, depuis 2010, tandis que celle du Venezuela s’est effondrée à 2,3% contre près de 10%. La part de l’Arabie saoudite a, quant à elle, augmenté de 7 points de pourcentage pour atteindre 35% aujourd’hui. L’Iran et le Venezuela, qui ont été à la source directe de la création de l’Opep, avec l’Irak, le Koweït et l’Arabie saoudite bien évidemment, s’étaient systématiquement opposés à toute initiative visant à faire baisser les prix du pétrole face à la pression américaine. La dominance de l’Arabie saoudite au sein de l’Opep est également intervenue à un moment où la production de pétrole et de gaz des Etats-Unis connaît une forte croissance, ce qui a fait des Etats-Unis le plus grand producteur de pétrole du monde et réduit sa dépendance à l’égard du carburant étranger. La production américaine a plus que doublé en une décennie pour atteindre près de 13 millions de barils par jour en 2019, ce qui a fait doubler la part des Etats-Unis sur le marché mondial du pétrole depuis 2010, tandis que celle de l’Opep amorçait une chute ininterrompue depuis cette date. Pour renforcer son influence sur l’échiquier pétrolier mondial, l’Opep s’est associée à la Russie et à neuf autres producteurs de pétrole en 2016 pour former un groupe connu sous le nom d’Opep+. En 2018, alors que les prix du pétrole grimpaient de plus de 70 dollars le baril, un niveau que Washington considérait comme trop élevé pour les consommateurs américains, Donald Trump n’hésitait pas, tantôt à critiquer les décisions de l’Opep, tantôt à brandir la menace contre l’Arabie saoudite. «Les prix du pétrole sont trop élevés, l’Opep est de retour. Pas bon !», avait tweeté le 13 juin 2018, neuf jours avant une réunion de l’Opep. Alors que l’Organisation se réunissait en Autriche le 22 juin, Trump a écrit : «J’espère que l’Opep augmentera considérablement sa production. Besoin de maintenir les prix bas !» Plus tard dans la journée, l’Opep a accepté d’augmenter sa production d’un million de barils par jour. Jamais un président américain n’a autant influencé l’Opep, au point de façonner carrément ses décisions. Le fil Twitter de Trump était devenu une source d’anxiété pour les membres de l’Opep. Les hausses de prix du pétrole en 2018 et 2019 étaient dues principalement aux sanctions de Washington contre l’Iran et le Venezuela ayant réduit la production quotidienne de pétrole de quelque 3 millions de barils.

La cohésion mise à rude épreuve
Plus tôt cette année, Trump était revenu à la charge pour demander une réduction de la production aux fins de soutenir les compagnies pétrolières américaines, fragilisées par la baisse des cours. Mais les prix peinent à remonter la pente en raison de la surabondance de l’offre causée par la guerre des prix que s’étaient livrés l’Arabie saoudite et la Russie, alors que la demande s’est effondrée en raison de la récession économique mondiale et la propagation de l’épidémie de coronavirus. «Je viens de parler à mon ami MBS (prince héritier) d’Arabie saoudite, qui s’est entretenu avec le président Poutine de Russie, et j’espère qu’ils réduiront la production d’environ 10 millions de barils, et peut-être beaucoup plus. Soyez génial pour l’industrie pétrolière et gazière !», avait tweeté Trump le 2 avril dernier. Le 12 avril, l’Opep+ a accepté une réduction record de la production équivalente à 1/10e de la production mondiale, soit de 9,7 millions de barils par jour. Cela fait dire à certains que l’Opep ne prend plus de décisions sur ce qui est le mieux pour ses membres sur le plan économique, ce qui est d’ailleurs une exigence même de ses statuts, pour devenir une Organisation au service des autres puissances du marché. En raison de ces péripéties et de ses sempiternels revirements, l’Opep fait désormais face à un déficit criant de discipline en son sein et la cohésion du groupe n’a jamais été aussi menacée. L’année dernière, le Qatar a quitté l’Organisation, en partie en raison d’une dispute politique avec Riyad ; une défection à laquelle s’ajoute le départ de l’Equateur, cette année, alors que l’Indonésie avait démissionné en 2016. Tous deux ont déclaré qu’ils ne voulaient pas être limités par les quotas de production de l’Opep. D’autres membres, bien qu’ils ne soient pas satisfaits de la trajectoire politique des décisions de l’Opep, préfèrent y rester pour pouvoir encore avoir leur mot à dire.