Quelque 48,7 millions d’électeurs français sont appelés aujourd’hui aux urnes pour désigner, parmi les douze candidats en lice, les deux finalistes appelés à s’affronter au deuxième tour, le 24 avril. Sur l’issue de cette élection majeure en France, les incertitudes demeurent nombreuses en raison d’un risque d’abstention record (28,4%) et d’une montée en cadence de la candidate du Rassemblement national (extrême-droite) Marine Le Pen, face au président sortant Emmanuel Macron.

Par Anis Remane
Le premier tour de l’élection présidentielle française démarre aujourd’hui dans un contexte marqué par les ennuis du président-candidat Emmanuel Macron – après les révélations sur le recours abusif aux cabinets de conseil et à celui de McKinsey, en particulier – et la crainte chez les électeurs d’une poussée abstentionniste qui ouvrirait une voie large aux courants d’extrême-droite.
Le climat politique hexagonal porte, en effet, la marque d’une crise aiguisée par la Covid, la guerre en Ukraine et l’affaiblissement du pouvoir d’achat des Français. Il est grêlé de questionnements nourris par les discours effrayants, nostalgiques de la colonisation, ouvertement xénophobes et islamophobes des candidats de l’extrême-droite, comme Eric Zemmour, sur ce qu’est que la nation française aujourd’hui.
Sur le papier, ce sont quelque 48,7 millions d’électeurs qui sont appelés aux urnes pour désigner les deux finalistes, appelés à s’affronter au deuxième tour le 24 avril prochain. Les instituts de sondage préviennent, cependant, du risque d’un fort taux d’abstention. Des politologues, qui commentent cette prévision, disent même craindre que le record du 21 avril 2002 (28,4%), plus haut niveau jamais enregistré pour un premier tour d’élection présidentielle en France, pourrait être battu, soit bien plus qu’en 2017 (22,2%). Pour Pascal Perrineau, spécialiste de sociologie électorale, interrogé par l’AFP, «c’est la première élection qui atteint un tel taux de personnes indécises, qui ont changé d’opinion… à peu près un Français sur deux». Une attitude attendue à l’issue d’une campagne morne, caractérisée par un émiettement de la droite classique et un déchirement des courants gauches, qui ont été incapables de s’entendre sur une candidature unique, ajoutent d’autres observateurs, aux yeux desquels la perspective d’un nouveau duel, comme en 2017, entre le chef de l’Elysée et sa rivale du Rassemblement national, Marine Le Pen, est plus que probable.
Les projections pour le second tour de l’élection n’excluent pas, même en comptant la marge d’erreur, une victoire de Mme Le Pen, qui a mené une «campagne convaincante» pour le pouvoir d’achat, «priorité numéro 1 des Français» à l’heure où l’inflation augmente sous l’effet, entre autres, de la guerre en Ukraine qui a fait flamber les prix de l’énergie. En face, le président-candidat Emmanuel Macron, qui termine son mandat sur un bilan mitigé, voire décevant pour de nombreux Français interrogés, a appelé à partir de début avril à la «mobilisation» contre une extrême-droite «banalisée».

L’hypothèse Mélenchon
Vendredi, 8 avril, sur le média en ligne Brut, il a affirmé avoir «l’esprit de conquête plutôt que l’esprit de défaite». Marine Le Pen propose un programme «mensonger», «raciste». «Elle a un programme totalement démagogique», a-t-il attaqué. «Fébrilité», a répondu la cheffe du Rassemblement national. «Je le mets au défi de trouver une proposition dans mon programme qui discrimine les Français en raison de leur origine, de leur religion ou de la couleur de leur peau, parce que c’est ça le racisme».
En troisième position, selon les sondages, le candidat de la gauche radicale, Jean-Luc Mélenchon, espère démentir les pronostics. Incarnant pour certains le «vote utile» à gauche, se trouvant dans une «dynamique positive» à la fin de sa campagne jugée «bonne», il aspire à créer la surprise et à se qualifier pour le deuxième tour du scrutin. En cas d’échec, et dans l’hypothèse d’un nouveau duel Macron-Le Pen, trois candidats ont déjà annoncé la position qu’ils adopteront dès ce soir.
Le communiste Fabien Roussel et l’écologiste Yannick Jadot feront barrage à Mme Le Pen, et Valérie Pécresse (droite traditionnelle) ne donnera pas de consigne mais dira pour qui elle votera au second tour. Mais dans l’entourage du Président sortant, indique l’AFP, on admet que le réflexe du «front républicain», dont il avait bénéficié lors de son élection en 2017, n’est plus une évidence.
«Juste dire ‘no pasaran’ ne marchera pas cette fois», concède ainsi un conseiller de la majorité, ajoute l’AFP. Vendredi 8 avril, cinq sondages rééditant le duel Macron-Le Pen donnaient une très courte victoire au second tour à M. Macron le 24 avril, avec des scores de 51 à 54%.

Inquiets, désabusés, les Français d’humeur imprévisible avant l’élection

Par Adam PLOWRIGHT
Cinq ans après la victoire surprise d’Emmanuel Macron, arrivé au pouvoir à l’âge de 39 ans en surfant sur le délitement des partis traditionnels, les journalistes sont de retour à Donzy considéré comme le baromètre du vote des Français à la présidentielle: ils sont venus capter l’humeur électorale des Français appelés aux urnes dimanche pour un premier tour disputé par 12 candidats, au terme d’une campagne électorale passée au second plan de la guerre en Ukraine. Depuis des mois, les sondages prédisent une réédition du duel de 2017 entre Emmanuel Macron et la cheffe de l’extrême droite Marine Le Pen. Le fermier Frédéric Coudray-Ozbolt hésite. Il ne sait pas s’il votera à nouveau Emmanuel Macron au premier tour. Il ne sait pas pour qui il votera. «Il y a beaucoup trop de comm’«, soupire le fermier de 54 ans. «Tous les jours ils annoncent des choses. Combien se concrétiseront ?» demande-t-il en une illustration parfaite du vieux scepticisme des électeurs français vis-à-vis de leur classe politique. Alors que l’écart entre le président sortant et Mme Le Pen se resserre et qu’une victoire de la candidate d’extrême droite n’apparaît plus impossible, l’indécision d’électeurs comme M. Coudray-Ozbolt pourrait s’avérer cruciale lors du scrutin. Après une campagne électorale inhabituelle, sur fond de crise sanitaire et de conflit, étonnement fade pour un scrutin aussi important pour les Français, nombre d’électeurs, à Donzy comme dans le reste du pays, n’ont qu’un mot à la bouche : «les crises». «Il y a eu le Covid-19 et maintenant la guerre en Ukraine», résume Jacques Martin, policier retraité et président du club de rugby de Donzy. «Les gens sont inquiets et ont du mal à se projeter», confirme la maire du village Marie-France Lurier. Trois confinements depuis 2020, une inflation de plus en plus forte, une guerre en Europe: le présent et l’avenir apparaissent tout sauf radieux. «Aujourd’hui la préoccupation essentielle c’est bien sûr le pouvoir d’achat, la revalorisation des salaires, les inquiétudes liées à l’impact de la hausse du carburant et de l’énergie en général», poursuit Mme Lurier, élue indépendante de tendance de gauche. La hausse des prix, le taux d’inflation à 4,5%, apparaissent effectivement comme les principales préoccupations dans les rues de Donzy. Un entrepreneur du bâtiment évoque la hausse de 12% du prix du plâtre. Un vigneron se débat avec une augmentation de 53% du prix des bouteilles en verre. Le diesel à la pompe du supermarché frôle les 2 euros le litre (2,18 dollars) le litre, soit 20% de plus qu’au début de l’année. «On sort moins et on n’est pas sûrs de ce que l’on pourra faire pour les vacances», lâche Sarah Lesage, infirmière de 37 ans maman de quatre enfants. Si le début de la campagne a été dominé par les thèmes anti-islam et anti-immigration de l’ancien polémiste d’extrême-droite Eric Zemmour, les sondages montrent que le pouvoir d’achat est clairement la principale préoccupation des Français. Une angoisse bien captée par Marine Le Pen, qui a fait campagne sur ce thème. Quant au président sortant, s’il ne suscite pas de ferveur à Donzy, les électeurs lui savent gré de son rôle de commandant en chef en temps de crise. Mais l’image de «président des riches», «arrogant» et «méprisant» colle aussi à la peau de M. Macron, en particulier dans les petites villes et localités, comme l’a montré la révolte des «Gilets jaunes», mouvement de contestation sociale qui a gravement ébranlé son quinquennat en 2018 et 2019 avant de s’étioler.
Entré très tardivement en campagne, le 3 mars, pour cause de guerre en Ukraine, le président sortant a pu apparaître comme déconnecté des réalités des Français et peut être trop confiant dans une victoire annoncée. n