Le Mexicain Eduardo Ramos Izquierdo était parmi les invités du 23e Salon international du livre d’Alger (Sila), qui s’est déroulé du 29 octobre au 10 novembre 2018, au Palais des expositions des Pins-Maritimes.

Ecrivain, Eduardo Ramos Izquierdo est professeur des universités spécialisé en littérature latino-américaine à la Sorbonne (Paris). Il a, à son actif, des centaines de travaux de recherches, de publications et d’articles sur la littérature hispano-américaine contemporaine, sur le rapport de la littérature à l’art et sur l’intertextualité. Il a enseigné dans plusieurs universités à travers le monde en tant que professeur invité, Londres, Francfort, Bruxelles, Grenade, Séville, Budapest, Naples, Abidjan, Santa Catarina, Mexico, etc. Entretien.

Reporters : On n’en parle pas beaucoup, mais la littérature sud-américaine a également des influences arabes. Qu’en pensez-vous ?
Eduardo Ramos Izquierdo : C’est un sujet particulièrement intéressant. En lisant les écrits des grands romanciers sud-américains, on découvre qu’ils s’inspirent d’anciens textes. Chez Garcia Marquez, par exemple, on trouve cette capacité d’inventer une manière de raconter des histoires qui vient directement des contes des « Mille et Une nuits ». D’un point de vue poétique, on partage certainement des métaphores qui existent dans la pluralité de la littérature arabe. Certains écrivains sud-américains ont des origines arabes. Cela se ressent dans leur littérature.

Qu’en est-il de littérature du Mexique ?

D’une manière ou d’une autre, la littérature du Mexique a des racines précolombiennes dans les langues et les cultures, bien avant l’arrivée des Conquistadors (à partir du XVe siècle). Par langue même, nous avons des rapports forts avec l’ancien colonisateur qui est resté trois siècles. Il a introduit des semences d’espagnol dans notre culture. L’espagnol est devenu notre langue. Une langue qui nous unit dans le continent. Après les indépendances, les pays sud-américains ont intégré certaines cultures européennes et d’autres dans leurs traditions. On a ainsi regardé du côté de la France, de l’Italie et de la Grande-Bretagne. A la fin du XIXe siècle, début du XXe, des poètes mexicains se sont même intéressés à la poésie japonaise. Ils ont ainsi introduit des formes nippones dans l’écriture poétique sud-américaine. Cette recherche d’autres sources intertextuelles a grandement contribué à enrichir notre identité culturelle. Une identité plurielle puisque être Argentin, Mexicain, Cubain ou Vénézuélien n’est pas forcément la même chose. Il y a des différences, mais nous partageons des points communs.

Justement, qu’est-ce qui distingue la littérature mexicaine des autres littératures sud-américaines ?

Je peux citer le cas d’un écrivain chez qui l’on voit cela tout de suite, Juan Rulfo. Un romancier et un nouvelliste qui a écrit deux œuvres, « Le Illano en flammes », en 1953, et « Pedro Paramo », en 1959. Des œuvres faciles à lire. Vous pouvez commencer à 15h la lecture pour la terminer à 20h. Des textes riches et bien écrits. Des textes où l’on trouve quelque chose de très mexicain, le rapport avec la mort. C’est un sujet important aussi pour la culture sud-américaine. Le personnage du roman « Pedro Paramo » va à la recherche de son père dans un autre village. On se rend compte au fur et à mesure de l’évolution de l’histoire que le personnage va vers un endroit où tout le monde est mort. La mort est importante dans toutes les autres civilisations, mais au Mexique, elle a une présence particulière. Le poème «Mort sans fin» de José Gorostiza est célèbre au Mexique aussi.

Et que partage la littérature mexicaine avec les autres littératures de l’Amérique du Sud ?

A une époque, nous avions une littérature régionale en tant que Sud-Américains, dans la mesure où les régions ont de l’importance dans la conception d’un monde littéraire. A partir des années 1940, l’écriture dans tous les pays sud-américains avait une préoccupation, celle d’un monde associé à la ville. La ville avec ses contrastes. Mexico ne ressemble pas à Londres. Peut-être qu’il y a plus de ressemblances avec Alger, par moment, qu’avec d’autres villes européennes. Nous partageons avec les autres littératures sud-américaines, la langue espagnole avec toutes ses variantes. Notre prononciation est différente par rapport à la péninsule ibérique. Il y a, depuis le XIXe siècle, une certaine attraction-répulsion vis-à-vis de l’ancien colonisateur. En Amérique du Sud, le métissage culturel nous unit. Un métissage riche qui existe dans chaque pays du sous-continent.

Existe-t-il des influences africaines sur la littérature sud-américaine ?

Oui, mais cela dépend des pays. C’est lié à la migration et à l’esclavage surtout à Cuba et au Brésil. La culture des migrants africains est présente dans la musique et dans la littérature. A Cuba, il y a des écrivains qui portent en eux la richesse de la culture de l’Afrique noire. Ils écrivent l’espagnol avec un rythme et une consonance qui viennent d’Afrique.

La littérature contemporaine sud-américaine, celle portée par les jeunes notamment, cherche-t-elle à s’éloigner de l’héritage hispanique et d’aller vers de nouveaux territoires ?

Par moment, oui. Parfois, il faut affirmer une identité nationale par rapport à l’époque coloniale. A la constitution des Etats sud-américains, au XIXe siècle, ce besoin d’affirmation nationale était très présent. Après, on se rend compte de l’existence de rapports familiaux et de l’héritage linguistique. Nous cherchons toujours à récupérer nos valeurs propres. Par exemple, le rapport qu’ont les Mexicains avec la mort n’est pas aussi tragique que celui qu’ont les Européens.

Les anciennes civilisations sud-américaines, Mayas, Olmèques, Toltèques, Aztèques ou Incas ont-elles laissé des traces dans la littérature sud-américaine ?

Ces traces existent, oui. Il y a eu des périodes dans la littérature sud-américaine où on revendiquait une présence plus forte des origines précolombiennes. Dans d’autres périodes, on a essayé de les cacher. Je pense qu’il faut assumer ces origines, c’est-à-dire, que les grands créateurs en peinture et en littérature doivent les récupérer et non pas le renier. Il faut les intégrer. C’est aussi du métissage. En tant que Mexicain, je porte en moi tout ce qui a été fait avant ma naissance pendant des siècles. Je suis l’héritier de tout cela.

Les Conquistadors ont commis des génocides, des massacres, des actes de pillage à l’encontre des populations amérindiennes en Amérique du Sud. Ces pages noires du passé ont-elles une présence dans la littérature et les essais historiques d’aujourd’hui ?

Tout dépend des pays. Au Mexique, il existe une réflexion sur les violences des Conquistadors. Des intellectuels proposent aujourd’hui une relecture de l’Histoire à partir du point de vue des vaincus. Jusque-là, nous avons écouté le discours des vainqueurs. Là, nous voulons poser les questions d’une manière différente. Il faut écouter la voix des vaincus, l’autre voix de l’Histoire.

Existe-t-il une Histoire officielle par rapport à la violence des Conquistadors ?

Les Espagnols sont parfois choqués par ce qu’ils trouvent dans nos manuels scolaires par rapport à cette période. Cela dépend des pays et des périodes aussi. Ils disent : « Ce n’est pas possible, nous étions comme cela ? ». Mais, la vérité est là, la conquête était brutale. Les Conquistadors débarquaient et tuaient. C’était comme cela. Le temps passe, c’est vrai. Trois siècles de colonisation, ça reste et laisse des traces…

Préférez-vous «Sud-américain » ou «latino-américain»?

Il y a, en effet, toute une réflexion sur ces termes. Lorsqu’on évoque la littérature ibéro-américaine, on parle de la littérature qu’on peut faire au Brésil, au Portugal, à Cuba ou en Espagne. Et lorsqu’on parle de littérature hispano-américaine, on pense déjà la littérature écrite en espagnol dans l’Amérique du Sud. Et, parfois, lorsqu’on veut affirmer une différence par rapport à l’Espagne, on évoque la littérature latino-américaine, c’est plus simple. A Paris, le grand succès, dans les années 1960, était lié au roman latino-américain. Ce n’était pas le roman hispano-américain ni roman sud-américain. Car, évoquer l’Amérique du Sud, met de côté l’Amérique centrale, comme le Mexique ou les Antilles, par exemple. La question géographique peut susciter tout le temps des débats. En tant qu’écrivain et en tant qu’universitaire, c’est un sujet de réflexion. La question est : on est quoi ?