Par Nordine Azzouz
Soixante après son indépendance, le pays est aujourd’hui arrivé à un de ces moments propices aux interrogations sur ce qu’il est, son histoire et les transformations importantes qu’il connait depuis. A l’affiche de l’édition, ici et ailleurs, le mouvement national, la guerre de libération et l’année 62 continuent d’être scrutés et analysés dans leur profonde richesse et complexité.
De nombreux et brillants auteurs s’y sont attelés et ont sorti depuis le printemps dernier au moins des ouvrages dont certains vont marquer l’historiographie algérienne et méritent d’être gardés dans nos bibliothèques pour être lus et relus. A côté, des « importuns », au sens où ils ne sont pas historiens de métier, ont fait le choix méritoire et excellent, pour cette grande année d’anniversaire, d’être de la forge et sortir des ouvrages qui renseignent tout autant sur la marche de l’histoire en Algérie et ses bouleversements depuis le basculement de 62.
On parle ici du journaliste et politiste Amer Ouali et de son témoignage assidu sur l’islamisme algérien dans ses versions politique et armée et de son éclairage en tant que reporter de terrain sur le représentant de courant, le Front islamique du salut (FIS), ses responsabilités avérées dans le naufrage de la démocratisation amorcée avec la Constitution de février 1989 et les dérives polpotiennes que ses petits chefs, sous la dictée des grands, ont commis dans une « sale guerre » dont l’inventaire historique doit être fait, le consensus politique et culturel pour la République n’étant pas suffisamment et solidement acquis auprès de tous les Algériens, le péril des violences comme « régulateur » de l’espace public et politique n’étant pas non plus encore éloigné.
Dans son dernier ouvrage, «Du verbe au fusil, Retour sur la décennie noire, Algérie 1991-2002 », qu’il vient de publier à la maison Erick Bonnier en France, Amer Ouali accomplit tout ce qu’on bon reporter de terrain doit faire : rapporter les faits et braquer la lumière sur leurs acteurs. Un travail de recension et de documentation qu’il a déjà effectué sur les années FIS dans une précédente publication de 2021, « Le Coup d’éclat », aux Editions Frantz Fanon, mais qu’il complète cette fois-ci avec le réflexe analytique du retour sur une séquence dont la facture ne cesse d’être payée à tous les étages et dont l’impact se perçoit aujourd’hui dans les rapports socioculturels et socioéconomiques et jusque dans les transformations anarchiques de nos territoires et pas seulement sur ceux sur lesquels le sang a abondamment coulé dans des massacres daechiens, on l’oublie souvent à cause de l’amnésie organisée par les lois qui ont été votées dans le cadre de la « rahma » et de la « réconciliation nationale ».
«Notre pays a été le théâtre d’une terrible tragédie », nous dit l’auteur dans l’entretien accordé à Reporters. Il résume à peine le bain de sang au milieu duquel l’Algérie s’est engluée et les milliers de victimes qu’il a emportées. Son analyse de cette « violence orgiaque » comme c’est écrit dans son texte de près de 400 pages, qui ne sacrifie rien à l’énoncé journalistique et informatique qu’il a choisi comme forme de narration pour son public, puise ses références chez des auteurs comme Dalia Ghanem, Abderrahmane Moussaoui, Bilel Aïnine, Isabelle Sommier et d’autres : des universitaires qui se sont penchés sur les questions de violences et de terrorisme. Elle est adossée à des écrits biographiques, autobiographiques dont la pertinence, comme le reste du matériau utilisé par Amer Ouali, est de renseigner pour une part sur cette tragédie algérienne dont l’imaginaire, s’il ne concerne plus en apparence que les générations qui l’ont vécue et ceux qui y voit des leçons à apprendre, continue d’avoir des répercussions profondes sur le champ politique et des libertés et nourrit fortement les politiques de sécurité publique dans le pays…

Amer Ouali, « Du verbe au fusil, la Terreur sainte, Retour sur la décennie noire, Algérie 1991-2002 », Editions Erick Bonnier, Paris 2022. Prix : 22 euros.