Abdallah Hammadi a encore frappé. Très fort, encore une fois. Mercredi dernier, c’était à l’occasion de la sortie et de la vente-dédicaces de son dernier ouvrage, «Recueil de la revue Houna El Djazaïr, 1952 – 1960».

Mais un bref rappel de ce qu’a été la revue citée plus haut, «ici Alger» s’impose. Cette dernière a fait suite à une célèbre émission de radio des années 1940 qui glorifiait, sans avoir l’air d’y toucher, les bienfaits du colonialisme, sans jamais le nommer, d’ailleurs. C’était presque la cité idéale si chère à Platon, où toutes les communautés vivaient ensemble dans une symbiose parfaite. La mayonnaise n’ayant pas pris comme il était demandé, «l’idée de créer une revue qui donnait dans la même ligne éditoriale de l’émission de radio était née, car si les paroles pouvaient s’envoler, les écrits resteraient pour l’éternité», nous dira Abdallah Hammadi.
Pour cela, il fallait des pointures de l’art sous toutes ses formes, et dans les deux langues, l’arabe et le français, surtout l’arabe. C’est ainsi que la revue est bien née car incluant des «noms» illustres de l’époque. Il s’agissait de faire des poèmes, des articles de presse, des scénarios de théâtre pour raconter une Algérie qui n’existait que dans l’imaginaire des créateurs de ladite revue, et par l’encre des «journalistes» qui peignaient l’idylle qui dominait à l’époque. «La revue est sortie durant huit ans, c’était un mensuel, et sur les «évènements» d’Algérie. Il n’y a eu qu’une seule ligne qui disait en substance que des éléments perturbateurs ont commis des attentats sans envergure la nuit de la Toussaint, et que des agitations ont secoué les Aurès, où il faudra un peu plus de fermeté» nous expliquera aussi «le poète de Grenade», le surnom de Hammadi en Espagne, où il a fait des études et où il jouit d’une réputation prodigieuse dans le milieu universitaire.
L’idée du dernier ouvrage de Hammadi n’est pas née d’hier, mais de l’année 2008 où l’auteur de «Sira oua massira», sur Abdelhamid Ben Badis, une autre bombe littéraire, avait entamé une série d’articles sur le journal aux couleurs FLN, El Ahrar. Il faisait découvrir la revue aux Algériens ébahis de repérer des noms illustres écrire sous une dictée éditoriale française colonialiste. Il n’en fallait pas plus pour que la Présidence «recommande» au directeur de la publication d’El Ahrar de ne mettre que les initiales des collaborateurs de la revue «Ici Alger», pour ne pas dire de cesser «ce genre de publications». Puis, quelques années plus tard, Hammadi reprendra l’idée, mais cette fois pour faire un livre à la maison d’édition Dar Baha Eddine avec laquelle il a déjà imprimé de nombreux ouvrages.

Débat chaud et antagonique
Pour cela, il devra retourner à la Bibliothèque nationale d’Alger qui disposait de toute la collection de «Ici Alger». Amin Zaoui en était à l’époque le directeur et éprouvera beaucoup de mal à calmer les ardeurs de Abdellah Hammadi, et de ses… détracteurs. «Beaucoup de personnalités ont appris que j’étais sur le projet de 2008, et des pressions ont commencé sur moi et sur Amin Zaoui. Je vous épargnerai les menaces et les insultes que j’ai reçues de la part de quelques auteurs de la revue, mais surtout de leurs enfants», nous déclare Hammadi.
C’est ainsi que plusieurs numéros de la revue ont subitement disparu, et «celles qui restaient étaient délestées de plus de 300 pages, déchirées et disparues, aussi».
Abdallah Hammadi ira quand même jusqu’au bout de son projet et le «Recueil de la revue Ici Alger, 1952 – 1960» verra le jour et sera proposé pour une vente-dédicaces à la bibliothèque Mustapha-Nettour, suivi d’un débat. Un très chaud débat à mesure que les noms des collaborateurs d’«Ici Alger» étaient dévoilés. Mohamed Laid Al Khalifa, Boualem Bessaieh, Mohamed Lakhdar Essaihi, qui a enchanté notre jeunesse avec El Hadika Essahira, Boudali Safir, Mahieddine Bachtarzi, Hocine Fethallah, Tahar Bouchouchi, Mohamed Dahraoui, Othmane Bouguettaya, Rahab Tahar, Djeloul El Badaoui, Ahmed Bendiab, Abderrahmane Djilali et, entre autres, Mohamed El Hadi Zahiri de la prestigieuse association des Oulémas. Hammadi nous dira que ce dernier justifiait, il y a quelques années, que sa collaboration avec la revue était «alimentaire» et que contrairement aux revues des Oulémas, «celle d’Ici Alger payait bien et nous permettait de parler des femmes et de l’amour» (sic).
Mohamed Lakhdar Essaihi, par exemple, célèbre pour une ode à la personnalité de De Gaulle, refera le même poème à l’adresse du président Chadli Bendjedid. Il n’intervertira que les noms !
C’est ce que nous apprendrons, entre autres, lors du débat houleux sur la dernière création de Abdallah Hammadi. Dans la salle, deux «courants» déjà s’affrontaient. Celui des sceptiques, comme le confirmera un enseignant universitaire, qui clamera qu’il «faut rappeler que la majorité des personnes citées comme collaborateur, à plein temps ou partiel, sur les colonnes de «Ici Alger» ont été répertoriées comme moudjahid de la première heure, et que leur collaboration n’était peut-être qu’un leurre». Celui des convaincus de «la culpabilité» sera illustré par un chercheur qui, au contraire, traitera les journalistes et poètes algériens d’«Ici Alger» de «traîtres à la cause nationale, ni plus, ni moins».
La salle de lecture de la bibliothèque du nom de notre confrère Mustapha Nettour prenait l’allure d’un chaudron bouillant, tandis que Abdallah Hammadi se disait «un écrivain qui mettait uniquement à la disposition des chercheurs de la matière brute» pour éclairer davantage les zones d’ombre qui subsistent de la période trouble de la guerre d’Algérie.
En somme, et encore une fois, l’auteur de la traduction de «Don Quichotte» de la langue de Cervantès à celle d’El Moutanabi n’avait ni les crayons ni sa… langue dans la poche. Il a écrit un livre témoignage, historique, dénonciateur (?), après un travail de recherche de longue haleine qui a duré plus de dix ans. Personne ne pourra dire que le pamphlet manque de référence, au contraire. Abdallah Hammadi a jeté un pavé, encore un, dans la scène culturelle algérienne et «que chacun assume ses responsabilités», comme il nous le dira avec son sourire en coin avec l’air, comme toujours, de ne pas y toucher !