Cette étude se propose de dresser une rapide monographie du secteur bancaire en Algérie à la fin de 2021 et de mettre en exergue certaines caractéristiques qui fragilisent le secteur.

Par Rachid SEKAK, Economiste


Il convient tout d’abord de relever la grande difficulté à obtenir les données financières de la part de nos banques publiques. Pour la CNEP notamment, cela relève de « l’exploit ».
Cette culture du secret et d’une « pseudo confidentialité » nuit considérablement à l’image et à la réputation de nos banques publiques sur le marché international et empêche aussi nos chercheurs et nos étudiants à disposer des données fiables qui sont indispensables à un débat serein sur l’état de notre économie.
Par ailleurs, les données disponibles sont de faible qualité et très éloignées des normes internationales en matière de « disclosure » notamment en ce qui concerne les informations touchant à la qualité des encours de crédits (créances non performantes et taux de provisionnement de ces dernières).
Un renforcement de ce volet de la gouvernance des banques publiques est nécessaire. Une plus grande transparence apparait comme indispensable. Il est tout aussi regrettable de constater depuis plusieurs années la baisse de la qualité des données publiées par la Banque d’Algérie.
A relever néanmoins la bonne qualité des données disponibles au niveau du CPA. La tentative de privatisation de cette banque dans les années 2000 n’est certainement pas étrangère à cette évolution favorable.
Les tableaux 1 et 2 en annexe synthétisent la situation des banques locales, publiques et privées, à la fin de 2020 et de 2021.

LES GRANDEURS SIGNIFICATIVES A LA FIN DE 2021
Le total de bilan de notre secteur bancaire était de 19.301 milliards de DZD à la fin de 2021 en forte hausse de 21 % par rapport aux données observées à la fin de 2020 (15.943 milliards de DZD).
La mobilité des bilans bancaires a été forte durant l’exercice 2021, plus forte pour les banques publiques à 22.24 % qu’au niveau des banques privées avec une hausse de 13.80 %.
Notre secteur bancaire reste néanmoins de taille modeste à environ 140 milliards de US$.
Les tailles de bilan de nos banques publiques sont les suivantes :

  • La BNA à 4481 milliards
  • La BEA à 4167 milliards
  • Le CPA à 3115 milliards
  • La BADR s’affiche à 1849 milliards
  • La CNEP se situe à 1798 milliards
  • Et la BDL présente un bilan de 1348 milliards

La Société générale dispose du plus gros bilan des banques privées avec 423 milliards suivie par Gulf Bank Algérie à 310 milliards, Al Baraka à 287.7 milliards, BNP Paribas à 284 milliards et Al Salam Bank à 237.8 milliards.
Le bilan consolidé de nos 6 banques publiques était de 16.758 milliards de DZD. Celui des 13 banques privées était de 2542.6 milliards de DZD. Les banques publiques continuent de largement dominer le marché. Elles représentent donc 86.82 % de la place bancaire algérienne


A noter que la part de marché des banques islamiques reste stable à environ 2.72 % du total de bilan de la place.
La forte mobilité des bilans qui a été observée cache néanmoins une évolution contrastée des éléments constitutifs de ces bilans.
Les dépôts de la clientèle ont sensiblement progressé de 15.64 % par rapport à la fin de 2020 à 12.406 milliards de DZD.
Cette tendance positive découle notamment de l’évolution des dépôts tirés des hydrocarbures et d’une meilleure collecte des ressources par les banques privées.
A contrario et de manière assez surprenante, on observe une baisse des crédits à la clientèle de 14.23%. Ces derniers s’affichent à 8709 milliards contre 10.155 milliards de DZD à la fin de 2020.
Dans un contexte de forte mobilité des bilans, l’activité de crédit aux entreprises a fortement décru de l’ordre de 14.25 %.
La baisse des crédits à la clientèle par les banques publiques de 17.41 % n’a pas été compensée par la hausse de 9 % des crédits octroyés par les banques privées.
Chez les banques publiques, la dichotomie observée entre la hausse des bilans et la baisse des crédits clientèle s’explique par une intervention de plus en plus marquée sur les actifs du Trésor. Les portefeuilles d’obligations du Trésor détenus par les banques publiques sont en hausse sensible. Nous reviendrons sur ce point et sur les dangers qui y sont associés.
Le produit net bancaire ou chiffre d’affaires des banques a diminué de 1.84 %. Là aussi la baisse du PNB des banques publiques de 2.84 % n’a pas été compensée par la hausse de 1.65 % observée chez les banques privées.
Les banques publiques représentent 77.14 % des revenus de la place et les banques privées 22.86 %. Un relatif déséquilibre continue d’exister entre la part des banques privées dans le PNB global de la place et la part de ces banques dans le total bilan de la place (13.18 %). Ceci s’explique par une tarification plus forte au niveau des banques privées.
Le coefficient d’exploitation de la place ressort à 32.58 % avec une moyenne de 30.03 % chez les banques publiques et de 41.17 % chez les banques privées.
Pour mémoire, le coefficient d’exploitation est le rapport entre les frais généraux et le produit net bancaire.
Un tel niveau des coefficients d’exploitation s’explique par la relative faiblesse du coût des ressources humaines et par un niveau insuffisant d’investissements informatiques.
Les deux champions locaux en matière de coefficient d’exploitation sont la BEA avec 19.42 % et la CITI avec 19.36 %
Une forte baisse du cout du risque (les provisions nettes pour créances douteuses passées par les banques) de 45.31 % à 97.45 milliards de DZD est à relever. Le cout du risque était de 178.19 milliards en 2020 et de 187 milliards de DZD en 2019.
Le cout du risque représente en moyenne 18 % des PNB affichés contre 32.50 % pour l’’exercice précédent.
La baisse du cout du risque est la variable explicative de la hausse de plus de 30 % à 212 milliards de DZD des profits des banques de la place.
La BEA affiche le plus haut niveau de profit à 71.8 milliards de DZD soit un tiers des profits de la place. La SOCGEN affiche le profit le plus important des banques privées à 8.22 milliards de DZD.
Cette hausse des profits a mécaniquement induit une hausse du rendement sur fonds propres des banques (le Return on Equity). Ce dernier s’affiche à 12.98 % pour les banques publiques et à 14.63 % pour les banques étrangères.
La BEA affiche le plus fort RoE des banques publiques à 17.34 % et CITIBANK le RoE le plus élevé des banques étrangères à 35.62 %.

LA COMPOSITION DES PORTEFEUILLES
La composition du portefeuille des banques publiques a fortement évolué. On observe une très forte hausse de la part des obligations du Trésor et autres titres assimilables.
Globalement, le montant des titres du Trésor et assimilables détenu par nos banques publiques est de 4939 milliards de DZD à la fin de 2021 soit 29.47 % de leurs bilans.
Ce montant était de 1301 milliards de DZD à la fin de 2020 et ne représentait que 9.49 % des bilans.
Pour chacune de nos banques, les montants détenus en bons du Trésor à la fin de 2021 (en milliards de DZD et en % du total de bilan) sont les suivants :

  • BNA : 1924 milliards et 42.95 % du total de bilan
  • BEA : 1133 milliards et 27.18 %
  • CNEP : 699 milliards et 38.81 %
  • CPA : 643 milliards et 20.64 %
  • BADR : 286 milliards et 15.46 %
  • BDL : 254 milliards et 18.84 %
    Une large part de cette évolution découle du Programme Spécial de Refinancement (PSR) d’un montant de 2100 milliards de DZD (environ 15 milliards de US$) qui a été déployé à partir de juillet 2021.
    Ce programme portait sur un refinancement des banques publiques par la Banque d’Algérie concomitamment à un processus de rachat par le Trésor de créances non performantes sur certaines entreprises publiques.
    La finalité affichée du programme était de soutenir le programme de relance de l’économie nationale par une relance de l’investissement après la pandémie COVID-19, et ce, en renforçant la situation de liquidité des banques publiques et donc leurs capacités de prêt.
    Mais quel engineering a été mis en œuvre pour ce programme et quelles en ont été les conséquences ?

    Le programme s’est articulé en trois étapes.
    Dans une première étape, le Trésor rachète aux banques publiques une partie de leurs créances sur certaines entreprises publiques. Faute de cash pour le Trésor, ces rachats sont « réglés » par une remise d’obligations du Trésor à maturité longue (10 à 15 ans) auxquelles sont attachés des rendements inférieurs à ceux du marché (2.75 % pour les obligations à 10 ans et 3 % pour les obligations à 15 ans). A noter à la décharge de nos banques publiques que les prêts non performants rachetés par le Trésor touchaient le plus souvent des opérations à maturité très longues (quelquefois 25 années adossées à des périodes de grâce de 15 ans). Ces opérations avaient été imposées aux banques par le passé par les gouvernements successifs et avaient clairement conduit à une déstructuration du bilan des banques.
    Dans une seconde étape, les banques publiques « fournissent en garantie » à la Banque d’Algérie les obligations reçues du Trésor contre un refinancement à faible cout (le taux directeur de la Banque Centrale). L’opération de refinancement des banques publiques porte sur une période d’une année renouvelable théoriquement deux fois. Le mécanisme prévoit aussi une possibilité, très aléatoire, de remboursement par anticipation de la Banque d’Algérie.
    En dehors de la BEA et d’un possible afflux massif de ressources du secteur des hydrocarbures, il est quasi certain que ce possible remboursement par anticipation reste « lettre morte » et plus grave que ces refinancements aillent bien au-delà des trois années initiales prévues.
    Troisième étape, les banques publiques « placent » une très large part des liquidités reçues de la Banque d’Algérie dans des achats de bons du Trésor à long terme (10 et 15 ans) auxquels sont attachés coupons inférieurs aux rendements du marché mais néanmoins de 5.38 % à 10 ans et de 5.71 % à 15 ans.

    LES CONSEQUENCES GLOBALES DU PROCESSUS ?
    La « boucle est bouclée », le PSR a conduit indirectement à un financement monétaire du déficit budgétaire. Les banques publiques grâce à la liquidité produite par la Banque d’Algérie participent de « manière artificielle » au financement du déficit budgétaire. Ce qui s’est traduit aussi par une envolée des crédits nets des banques publiques sur l’Etat.
    Contrairement à la volonté de départ, la liquidité supplémentaire dégagée par la Banque d’Algérie ne va pas renforcer les « vrais » crédits à l’économie : les crédits à la clientèle dans les bilans.
    Il y a une éviction très claire des crédits aux entreprises privées alors qu’ils sont indispensables à la relance économique.
    Le rapport de la Banque Mondiale du Printemps 2022 relève que les crédits bancaires à l’Etat ont dépassé ceux aux entreprises privées et ceux aux EPE……… le secteur bancaire est devenu la banque du Trésor !
    Mais le PSR procure des marges confortables, mais largement artificielles, aux banques publiques de l’ordre de 2.50 %, soit un montant global annuel d’environ 50 milliards de DZD, soit environ 12 % de leurs PNB pour 2021 et environ 30 % de leurs profits pour la même année.
    Pour conclure, le PSR a fragilisé la position financière de la Banque d’Algérie et celle du Trésor et a rendu plus sensible nos banques publiques à l’évolution de nos finances publiques et donc aux cours des hydrocarbures. Comme le signale le Fonds Monétaire International dans son rapport Article IV de décembre 2021 « les risques à la stabilité financière se sont aggravés ». Que se passera-t-il en cas de nouveau retournement abrupt du marché des hydrocarbures ? Pour nos banques publiques ? Pour la Banque d’Algérie ? et bien évidemment pour le Trésor ?

    Les risques sont énormes.
    Le PSR, tel qu’il a été mené, a participé à une nouvelle forme de « fuite en avant » en face d’un nécessaire ajustement de nos finances publiques. La prise en charge effective de notre souci de réforme des finances publiques, notamment de diversification des sources de financement du budget, reste « On the top of the agenda ».