Le chef de l’Etat a soufflé le chaud et le froid lorsqu’il a abordé les pratiques et les contraintes du secteur privé. Il a annoncé le règlement définitif du problème du foncier et considéré la bureaucratie comme un sabotage économique.

Par Khaled REMOUCHE
Devant un parterre de 200 membres du Conseil national, économique et environnemental, des membres du gouvernement, d’experts, de représentants du patronat, de syndicats et de la société civile, le Président de la République est intervenu pour la seconde fois en une semaine pour brosser un tableau mi-figue mi-raisin de la situation économique nationale. Pour le chef de l’Etat, l’Algérie traîne toujours une économie trop extravertie. «Je pense que notre économie reste fondée sur la rente, l’importation et la distribution. Les principales sources de financement de cette économie demeurent les revenus tirés des exportations pétrolières. Elle n’a pas créé de richesses. Dès que les prix du pétrole baissent, tout baisse en Algérie. Tous les regards sont braqués sur l’évolution des prix du pétrole. Je l’ai dit et je le redis, c’est une économie sous-développée. Il n’y a pas de synergie, de collaboration entre secteurs. Tel secteur importe sans tenir compte de la production d’un autre secteur. L’heure est donc au redressement de cette situation économique. Nous essayons de sortir aujourd’hui de la crise née de la chute des prix du pétrole et nous essayons de trouver des solutions pour sortir de la dépendance des hydrocarbures. Depuis 20 ans, nous affichons un slogan creux : notre volonté de nous libérer de la dépendance des hydrocarbures. Et nous ne nous sommes pas libérés de cette dépendance.» Il a affirmé que les efforts tendent aujourd’hui à sortir concrètement de cette dépendance. «Nous avons fixé l’objectif d’exporter 5 milliards de dollars hors hydrocarbures en 2021. Nous sommes parvenus jusqu’ici à exporter pour 3,1, 3,2 milliards de dollars. Pendant plus de 20 ans, nous tournons autour de 1,8 milliard de dollars annuellement (selon des experts autour de 2 milliards de dollars/an). Pour la première fois, nous dépassons le cap des 3,1 milliards de dollars. L’Algérie pourrait atteindre à la fin de l’année 5 milliards de dollars, sinon au moins 4,1 à 4,2 milliards de dollars. Pour la première fois, le ministère du Commerce fait connaître le produit algérien. Sur internet, nous savons ce que nous produisons. Celui qui veut investir peut savoir ce qui est produit localement et les manques en termes de consommation de produits. En somme, nous tentons de construire une véritable économie qui crée de la richesse et de l’emploi à partir des matières premières produites localement en premier lieu». Il a rappelé en matière d’investissement sa promesse d’accorder 90% de financement bancaire aux investisseurs qui créent de la richesse, de l’emploi, augmentent la production. «Et ainsi, on sortira progressivement de l’importation tous azimuts». Il a souligné que l’importation doit être complémentaire de la production nationale, elle ne doit pas être la finalité. En ce sens, le président de la République fait état de l’amélioration de la situation financière de l’Algérie. «Aujourd’hui, nous sommes arrivés à un niveau d’importation de 31 milliards de dollars. Il y a dix ans, l’Algérie importait pour 60 milliards de dollars. Nous ne sommes plus en déficit (de la balance commerciale). Nos exportations couvrent nos importations, sans toucher à nos réserves de change. C’est cet équilibre macro-économique que nous visons pour ne pas tomber dans le même piège que celui du début des années 90 où l’Algérie était en situation de cessation de paiement la contraignant à recourir au FMI.

«Nous ne sommes plus en déficit»
Par ailleurs, le chef de l’Etat souffle le chaud et le froid par rapport au secteur privé. Il a rappelé d’abord les comportements irrationnels adoptés pendant deux ou trois décennies. «Après une situation où le secteur public représentait 90 % de la valeur ajoutée et le secteur privé considéré comme parasitaire ensuite complémentaire, aujourd’hui, le secteur privé est prédominant. Il détient, selon lui, 85% de l’économie nationale. Ce qui est étonnant, c’est que le secteur privé est financé à 85% par le secteur public (banques publiques). Ce qui n’est pas naturel. Celui qui a accumulé pendant 20 ans dans le commerce ou l’importation doit pouvoir financer ses investissements par ses fonds propres. Pour construire un hôtel, il demande, par exemple, son financement par les banques. Il convient de revoir le rôle de chacun. En ce sens, le secteur informel représente 10 000 milliards de dinars qui échappent au circuit bancaire, soit environ 90 milliards de dollars. Il s’ensuit que nous excluons l’endettement extérieur mais nous n’excluons pas l’endettement intérieur. Si je dois emprunter c’est par l’épargne du citoyen et non pas auprès de la Banque Mondiale ou le FMI.»

90 milliards de dollars, une manne qui échappe au circuit bancaire
Cette manne «informelle» doit développer l’économie, augmenter la liquidité bancaire. Ce sont des problématiques qui seront examinées par le CNESE. S’ensuit une lecture des pratiques de certains entrepreneurs privés. «Il faut que le secteur privé soit confiant en ses possibilités. J’écoute les déclarations de certains opérateurs : ‘il faut que l’Etat…’ Il faut qu’il oublie l’Etat, l’Etat est là pour aider mais la décision de prendre le risque appartient à l’opérateur en tant qu’agent économique. Tu as droit au financement si tu n’as de fonds, mais l’Etat t’oriente seulement. L’argent facile dégagé par le pétrole a fait que les gens ne réfléchissent pas et gaspillent. Un pays de cent universités et centres universitaires qui fait sortir 150 000 diplômés achète des kits pour un climatiseur, un téléviseur. Ce sont des choses très simples. L’Algérie devrait produire ces biens avec 100% d’intégration et les exporter. Elle s’apprête à entrer dans la zone africaine de libre-échange. Elle doit se préparer à produire. Nous devons avoir un véritable outil de production. On ne doit plus s’appuyer uniquement sur le secteur des hydrocarbures».
Il a ensuite pointé du doigt la pseudo industrie automobile. «Nous n’avons pas monté une véritable industrie automobile. Nous avons perdu 3,2 milliards de dollars du fait de cette pseudo industrie.»

3,2 milliards de dollars de pertes dans l’automobile
De même dans l’exportation, il a cité des cas de préjudices au Trésor public, notamment dans l’exportation de sucre. «Pourquoi tu exportes alors que les importations de sucre sont destinées aux besoins du marché local. Pourquoi doit-on importer deux fois nos besoins pour dire j’exporte (pour pouvoir exporter)», faisant allusion au comportement d’un gros producteur et exportateur algérien de sucre. «Nous devons changer notre façon de concevoir les actes économiques». Il a cependant affirmé qu’il est d’accord à 100% avec les opérateurs économiques qui se plaignent de la bureaucratie. Il existe selon lui une forme de bureaucratie qui correspond à un abus de pouvoir et une bureaucratie qui combat le développement économique du pays. C’est un véritable sabotage économique.
Il a conclu son intervention par la décision de régler définitivement le problème du foncier industriel avec le concours des opérateurs économiques et la nécessité de réviser l’orientation de l’économie et de l’investissement et d’accélérer la dynamique de développement. «Le CNESE sur ce plan a un rôle sensible.» Il a enfin invité le conseil à jouer un rôle d’intermédiaire entre le gouvernement et les opérateurs économiques et à assurer le suivi de l’application.