Le coup d’envoi de la première édition du Festival «Phonetics» à Alger a été donné, jeudi soir, aux « Ateliers sauvages» en présence d’un nombreux public venu assister au vernissage d’une exposition inédite, sous le regard attentif et attendri de Wassyla Tamzali, la marraine de cette manifestation, dont les œuvres sont visibles jusqu’au 29 novembre prochain.

Festival pluridisciplinaire, « Phonetics » résolument « tourné vers l’art sonore, les pratiques musicales novatrices et l’échange culturel » se distingue par le fait qu’en amont, pendant deux semaines, les artistes invités nationaux et internationaux ont participé à une résidence de création marquant ainsi leur passage à Alger. Le fruit de ces deux semaines de résidence a été dévoilé, jeudi dernier, à l’espace des «Ateliers sauvages», où le grand public et aussi les artistes ont découvert de « nouvelles pratiques artistiques et de nouvelles cultures musicales ».
Ainsi, tel que le souligne le commissaire du festival, Bastien Gallet, dans la présentation de cette manifestation : «Le son est considéré comme un langage universel prompt à déclencher un dialogue culturel. Afin de favoriser ce dialogue, Phonetics propose un festival d’art numérique tourné vers l’art sonore et les pratiques musicales avant-gardistes. Sa spécificité réside dans sa temporalité unique.»
En effet, dès l’entrée des «Ateliers Sauvages », le visiteur fait face à une installation sonore intitulée «Waiting for the Ground», composée de fils de cuivre, d’aimants et de feuilles de châtaigne séchées. Véritable prouesse technique et artistique, l’installation instrumentalisant les lois de la physique interpelle tant l’esprit, le regard et l’ouïe, invitant l’individu à être attentif au monde qui l’entoure. Il est expliqué dans la présentation de cette installation que les fils de cuivre sont suspendus d’un bout à l’autre du plafond. Ils produisent une rythmique visuelle et structurent l’espace par leur disposition organisée et répétitive. Dans leur ensemble, les fils sont presque invisibles et néanmoins hyper présents par leur fragilité. Sous leur poids naturel, les fils de cuivre tracent des lignes paraboliques, le point médian effleure le sol évitant pourtant tout contact avec celui-ci. Il est disposé aléatoirement sur les fils de cuivre des feuilles de châtaigne séchées qui semblent flotter à quelques millimètres du sol. En dessous des fils, des aimants sont pincés sur le sol. Ils permettent ainsi la réaction électromagnétique du courant sonore parcouru à travers les fils, produisant ainsi des microvibrations. Celles-ci se voient amplifiées et restituées par les feuilles qui font office de membrane. On perçoit alors un léger bruissement aquatique. Afin de l’entendre, il suffit de bien tendre l’oreille, d’être attentif, et la magie opère. C’est un émerveillement pour tous les sens, et dans un clignement de paupière, le visiteur se sent transporté à travers l’espace-temps au bord d’une rivière où le doux murmure du ruissellement de l’eau apaise les tourments de l’esprit.

Une approche esthétiquo-philosophique
Cette invitation a marqué une halte dans le tourbillon de la vie et du quotidien, afin de méditer sur le monde qui nous entoure, sur le temps qui passe et les schémas cycliques de la vie, où la matière est en perpétuelle mutation au contact des éléments extérieurs et, également, au cœur de l’œuvre de l’artiste franco-japonaise Mika Oki et son installation intitulée «As Long, As I Could… ». A la base de sa création des éléments que l’on peut retrouver quel que soit l’endroit dans lequel on se trouve : du choux rouge, du citron et des gouttes d’eau. Le talent de l’artiste est d’avoir réussi à combiner ses éléments pour créer une œuvre artistique à la dimension philosophique. Le regard est d’abord interpellé par une sorte d’entonnoir en cuivre suspendu dans les airs, sur le sol se dessine un carré bleuté tel un tableau abstrait aux couleurs impressionnistes, le fruit de la friction des différentes matières et de l’impact du temps qui passe.
Cette installation multidimensionnelle captive l’esprit comme hypnotisé non seulement par le visuel mais également par les sons récurrents de cette goutte d’eau. Un son percutant d’une simple goutte mais dont la puissante résonance invite à tant d’interprétations sur la matière, sur sa transformation chimique et sur les cycles des boucles d’espace/temps répétitifs.
Dans la bio de Mika Oki, il est mis en exergue que c’est une artiste visuelle et sonore franco-japonaise qui vit et travaille à Bruxelles. Avec une formation en sculpture et en musique électroacoustique, elle explore la notion d’espaces immatériels et de paysages émotionnels à travers des installations vidéo et sonores, utilisant des textures sonores abstraites et des images mentales cinétiques. Mika Oki s’intéresse également au D Jing dans les clubs et les émissions de radio où elle traduit ses expérimentations atmosphériques, brouillant les frontières entre techno et sons ambiants/narratifs. Pendant le Festival « Cynetart » en 2017, elle a collaboré avec des danseurs, des interprètes et des poètes, créant pendant 24 heures un environnement évolutif où tous les repères de l’espace et de la temporalité disparaissent.

Studio Akakir et l’alphabet de « derdja »
Le son, le graphisme, le monde qui nous entoure, le bain linguistique du quotidien des Algériens sont également au centre de l’œuvre intitulée «Fono-Type» sur une dimension gigantesque, telle des hiéroglyphes avec, sur un fond noir une écriture en blanc, le regard du visiteur est interpellé par les graphismes. Là aussi, il faut être attentif et se rapprocher pour comprendre, tel que l’explique le panneau, qu’il s’agit en fait d’une création du studio « Akakir» d’un alphabet pour le langage parlé algérien, «derdja».
Ainsi, comme l’explique le panneau accompagnant l’œuvre, cet alphabet est le fruit d’une réflexion sur la pluralité du dialecte algérien, qui regroupe plusieurs langues dont les principales sont l’arabe, le français et le tamazigh. Il est ainsi souligné qu’à l’écrit, les caractères des alphabets arabe, français et tifinagh restent distincts et ne permettent pas la transcription de ce langage parlé. Dès lors, c’est pour répondre à ce manque que le studio «Akakir» a créé un alphabet phonétique riche de 41 sons transcrits en 41 lettre qui suivent la totalité des sonorités des trois langues composant le dialecte algérien ; précisant ainsi que «l’esthétique fantaisiste de cet alphabet ne mime pas les trois langues qu’elle regroupe et propose une solution théorique et pratique cherchant à mettre en lumière ce problème, mais aussi à inciter les gens à jouer avec ce langage et ces richesses».

Vidéo, multimédia pour « être partout ensemble »

A l’ère des multimédias, qui dit son, dit également images et c’est tout naturellement que parmi les œuvres présentes à cette exposition, les visiteurs peuvent également découvrir des vidéos captivantes par leur esthétisme, la beauté des choses simples et leur bande-son. La première intitulée «Images postales » est une vidéo de dix minutes, que l’on découvre tel un album de collectionneur de cartes postales. Les artistes participant à la résidence de création ont ainsi réalisé des courtes séquences autour du concept que «lorsque les amours et les amis sont loin du corps mais pas de l’esprit, ils s’envoient des cartes et des pensées. Souvent, les mots sont devenus des images », une manière de dire pour les artistes que « nous sommes partout toujours ensemble».

Rap et hip hop pour des ondes positives

L’autre vidéo, intitulée « Ztella Boogi Man » et réalisée par Paloma Colomb, est un exercice sur la pratique du break dance du danseur algérien Ztella tournée dans un appartement typique d’Alger, où il se raconte. Sa vie est une bataille au quotidien contre « la grotte du vide dans une ville où il y a peu de perspective d’avenir », ainsi est mis en lumière le constat lucide sur l’Algérie contemporaine à travers son parcours de danseur et où son art est « un acte d’engagement et de résistance».
Paloma Colomb est une DJ et réalisatrice de films documentaires franco-algérienne dont le travail engagé a pour but de créer des ponts entre les deux cultures. Elle vit pour le moment à Paris où elle a une émission régulière au Mellotron «Radio Amazigh». Ses sets club sont un mix de rythmes percussifs irrésistiblement dansants avec de la deep-électronique orientale. Une transe polyrythmique qui nous emmène en voyage sur une carte du monde réelle et imaginaire : Afrique, Maghreb, Moyen-Orient, Amérique Latine…
Quant à Ztella ou Masta Splinter, pour les adeptes du hip hop underground algérien, il est danseur, rappeur et auteur interprète qui a grandi à Tipasa. C’est grâce à la télévision et aux influences musicales de ses parents qu’il découvre le monde de la musique et spécialement la funk et le rap un peu plus tard. A l’âge de 14 ans, il se met au break dance qui va être la passion de sa vie. Au fil du temps et grâce à la danse, il est amené à la musique rap. En 2010, il commence à écrire ses premiers textes. En 2012, il créa avec deux amis le groupe Hidjaz Flow, puis, en 2015, le groupe Gourbilas, qui continue à se produire à nos jours. En 2016, Ztella, en voyage en Malaisie, où il va vite se faire une renommée de Real Boy (break-boy) notamment après avoir remporté plusieurs prix à des « battle de dance » en groupe et en solo, il animera aussi des Workshop en Malaisie et en Indonésie. Membre de Universelle Zulu Nation depuis 2013 et aussi un spécialiste de la culture hip hop sous toutes ses formes. Les organisateurs tiennent à souligner que «Ztella est un artiste engagé qui utilise l’art, que ce soit dans la musique, la danse ou l’écriture, comme une arme contre le mal. Aussi comme moyen de partage, de créativité constante, de dépassement de limite et surtout de transformer le négatif en positif.»