Dans son discours d’ouverture de la conférence annuelle sur les perspectives des droits de l’homme dans le monde, la Haute commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Michèle Bachelet, a dressé hier un réquisitoire contre la gestion de la crise sanitaire par les Etats et les gouvernements. Elle a dénoncé la mise à mal des droits humains ainsi que les «fissures et fragilités de nos sociétés» mises à nu par la pandémie du Covid-19.

«L’année 2020 a fait des ravages non seulement dans toutes les régions et tous les pays, mais aussi sur l’ensemble de nos droits, qu’ils soient économiques, sociaux, culturels, civils ou politiques», a déclaré Michèle Bachelet à Genève. «Elle a montré la faiblesse des systèmes qui n’ont pas réussi à mettre l’accent sur le respect des droits de l’homme», a-t-elle ajouté.
Selon elle, «le Covid-19 a mis en lumière notre incapacité à faire respecter au mieux ces droits, non seulement parce que nous n’avons pas pu le faire, mais aussi parce que nous avons négligé de le faire – ou choisi de ne pas le faire».
La Haute commissaire dénonce autant l’incapacité des pays à investir dans leur système de santé, la réaction tardive à la pandémie ou le refus de la prendre au sérieux, voire le manque de transparence sur sa propagation. «Politiser une pandémie de cette manière est plus qu’irresponsable, c’est totalement répréhensible», a martelé Mme Bachelet. «Au cours des onze derniers mois, les pauvres se sont appauvris davantage et ceux qui souffrent de discrimination systémique sont ceux qui ont le plus souffert», a-t-elle dit en écho aux rapports successifs d’un autre organisme onusien, l’Organisation internationale du Travail (OIT).
«Les droits à la liberté d’expression, de réunion et de participation à la vie publique ont été battus en brèche pendant la pandémie», a-t-elle aussi souligné, dénonçant le fait que ces restrictions n’ont pas été décidées «en raison de restrictions de mouvement justifiées pour limiter la propagation du Covid, mais par les actions de certains gouvernements qui ont profité de la situation pour mettre un terme à la dissidence et à la critique politiques(…)». Elle a appelé à tirer profit de l’épreuve pour rebâtir un monde meilleur. «Car si nous ne le faisons pas, notamment en ce qui concerne le changement climatique, 2020 ne sera que la première phase avant le début d’une nouvelle calamité. Nous aurons été prévenus», a-t-elle conclu.
Coté ONG, l’organisation intergouvernementale International Idea conclut dans un rapport portant sur la quasi-totalité du monde que 61% des pays ont pris des mesures «illégales, disproportionnées, sans limite de temps ou superflues». Si 90% des régimes autoritaires sont pris en défaut, 43% des pays considérés démocratiques sont aussi pointés du doigt par l’organisation, basée à Stockholm, spécialisée dans l’état de la démocratie dans le monde. «Il était prévisible que les régimes autoritaires avec moins de garde-fous prennent l’excuse de la pandémie pour accroître leur emprise sur le pouvoir», affirme le secrétaire général d’International Idea, Kevin Casas-Zamora, dans un entretien à l’AFP.
«Ce qui est plus surprenant est que tant de démocraties aient pris des mesures problématiques». L’Inde occupe la première place peu flatteuse du classement mondial, avec des mesures jugées «inquiétantes» dans neuf des 22 domaines analysés (liberté de mouvement, d’expression, de la presse, etc.), devant l’Algérie et le Bangladesh (huit domaines problématiques). Suivent la Chine, l’Egypte, la Malaisie et Cuba (sept domaines). La Russie est la première nation européenne, avec six domaines d’inquiétude, tout comme l’Arabie Saoudite, la Birmanie, la Jordanie, le Sri Lanka et le Zimbabwe.
Parmi les démocraties occidentales, seuls les Etats-Unis sont épinglés – dans deux domaines. Israël (cinq) et l’Argentine (2) sont également considérés comme des mauvais élèves. Restrictions à la liberté de la presse au nom de la lutte contre la désinformation, usage excessif de la force (déploiement de militaires pour appliquer les règles, camps d’internement de personnes malades…), corruption dans les contrats d’approvisionnement en urgence ou encore incrimination des migrants dans l’épidémie figurent parmi les mesures problématiques les plus souvent rencontrées. <