«Il faut résister» ! C’est le mot d’ordre lancé par la directrice d’Amnesty International Algérie, Hassina Oussedik, lors de la présentation, hier, à Alger, du rapport annuel de l’ONG sur la situation des droits humains dans le monde, avec pour titre «Les politiques de diabolisation alimentent la peur et la division».

Ce rapport, qui couvre quelque 159 pays à travers le monde, s’alarme de la situation des droits humains à travers le monde qui est «déplorable», et ce, en raison des politiques «populistes et aux relents xénophobes » des Etats, même chez les grandes puissances, car, selon Mme Oussedik, certains d’entre eux reviennent sur «leurs engagements en matière de droits humains, ce qui fait craindre un effet domino». Pis, elle ajoute que «la situation des droits humains a atteint des niveaux inégalés depuis les années 1930».
Surtout, le rapport s’attarde sur «la politique de diabolisation qui a entraîné une répression mondiale des droits de l’Homme», estimant que lorsque «nous cessons de nous voir comme des êtres humains ayant les mêmes droits, nous nous rapprochons de l’abîme». Selon l’ONG, le monde a connu des «changements politiques sismiques» en 2016, qui ont «provoqué la haine et fait déchaîner le côté obscur de la nature humaine».

Discours haineux, misogynie, racisme…
«Le monde a connu une tendance à la colère, une politique de divisions. Les politiciens ont légitimé sans vergogne et activement toutes sortes de discours haineux et de politiques fondées sur l’identité, la misogynie, le racisme et l’homophobie», s’est inquiétée l’organisation. Pour Mme Oussedik, cette situation déplorable est due à «l’incapacité des grandes puissances et des institutions internationales à régler les conflits anciens ou nouveaux», affirmant en outre qu’au-delà de la complicité de certains Etats, par leur silence, d’autres soutiennent certaines forces de guerre. «Les Etats et les chefs d’Etat ont passé sous silence les bombardements en Syrie.
Pis, certains Etats soutiennent des forces de guerre, la coalition conduite par l’Arabie Saoudite contre le Yémen a été légitimée par la complicité des grandes puissances». Pour l’organisation, le discours «sécuritaire avancé par les Etats ne tient pas la route», puisqu’il est «en train d’entraver les avancées des droits humains» donnant l’exemple de la France où 612 personnes ont été assignées à résidence, sans la moindre preuve d’appartenance à des groupes terroristes, ou encore la fermeture des mosquées», affirmant encore que la surveillance des masses est accompagnée de graves attaques aux droits humains telles que «le droit à la vie privée, notamment au Royaume -Uni».

2016, une année de «souffrance et de terreur»
Il est aussi souligné que pour des millions de personnes, 2016 a été une année de «souffrance et de terreur». Les discours de haine se sont multipliés dans une grande partie de l’Europe et des Etats-Unis, et le monde est devenu «plus sombre et plus instable». Le rapport cite, à cet égard, les discours «nocifs» prononcés par Donald Trump au cours de la campagne présidentielle, jugés comme «le reflet d’une tendance mondiale allant vers des politiques plus agressives, compromettant gravement la coopération internationale pour créer une période de méfiance mutuelle et d’instabilité accrues».

L’Algérie n’est pas en reste !

Amnesty International section Algérie, par la voix de sa directrice, affirme d’emblée que «le pays ne demeure pas loin du reste du monde», en dépit de toutes les avancées marquées au cours de l’année 2016, faisant référence aux amendements apportés à la Constitution, la loi contre les violences faites aux femmes, ainsi que les avancées qui ont marqué le code de procédure pénale portant sur la protection des témoins, l’encadrement strict de la garde à vue, la création du Conseil des droits de l’Homme… Mais pour Mme Oussedik, l’amendement de la Constitution est toujours à «double tranchant», car «s’il peut conforter des acquis, il peut aussi les remettre en cause». La représentante de l’ONG se montre mitigée sur la question, même si, selon elle, les avancées marquées ne sont pas négligeables. «L’officialisation de tamazight comme langue nationale et officielle, la création du Conseil national des droits de l’Homme ainsi que la liberté des médias qui ne souffrent plus de censure sont des exemples», dit-elle. Seulement, la conférencière déplore le fait «que les références constitutionnelles restent toujours dépendantes des lois nationales, mais aussi l’absence de référence pour ce qui est de la peine de mort, ce qui crée de graves atteintes en matière de droits humains». Pour elle, plusieurs changements devront être effectués pour améliorer la situation des droits humains dans le pays. En ce qui concerne «les garanties de procès équitable», l’intervenante affirme que ce droit est «fortuit» puisque «les avocats n’ont toujours pas le droit d’être présents lors des interrogatoires, où de nombreuses exactions sont commises sur les suspects pour obtenir des aveux». Mais la directrice d’Amensty International Algérie ne manque pas de rappeler ce qu’elle a considéré comme une «grave atteinte à la liberté d’expression et de protestation pacifique», rappelant le cas du bloggeur Mohamed Tamalt, décédé en prison en décembre, purgeant une peine de deux ans pour «outrage» au président de la République et aux institutions. Un décès qu’elle a qualifié de «choc», affirmant que l’année 2016 a été difficile pour les «défenseurs des droits humains […] harcelés et poursuivis en justice».
Elle regrette également que «des manifestants pacifiques aient subi des procès inéquitables». Elle cite également d’autres cas, celui de Slimane Bouhafs, condamné par un tribunal de Sétif à cinq ans d’emprisonnement pour avoir «dénigré» l’islam et «insulté» le Prophète dans des messages qu’il avait postés sur Facebook. L’autre dossier phare qui a jeté une ombre sur les droits humains en Algérie, selon Mme Oussedik, est celui des migrants subsahariens, objet d’une grande polémique qui a dépassé les frontières algériennes. A ce propos, Mme Oussedik trouve dommage que «la Constitution amendée ne fait aucunement référence aux droits des migrants». Pour rappel, en décembre 2016, environ 1 500 migrants et réfugiés venus d’Afrique subsaharienne ont été arrêtés puis expulsés vers leur pays d’origine, Niger ou Mali. Là aussi, elle estime qu’il y a encore beaucoup d’efforts à faire pour l’Algérie.