Après trois années d’intense travail, Drifa Mezenner a lancé, mardi dernier, la plateforme numérique «Tahya Cinéma» grâce à l’abnégation de toute une équipe cent pour cent algérienne et au soutien du Goethe Institut dans l’accompagnement de ce projet innovant. Avec la conviction que la solution est collective, « Tahya Cinéma » se veut une plateforme qui rassemble les talents du cinéma et de l’audiovisuel en Algérie. Elle aspire aussi à faire émerger une communauté créative forte, dotée des nouveaux outils technologiques pour chercher des opportunités de travail, de productions et de financements. Dans cet entretien, la fondatrice de la plateforme revient sur la réaction des professionnels à cette initiative ainsi que sa vision pour trouver des solutions à une réelle émergence des talents algériens.

Reporters : Après le lancement de la plateforme Tahya Cinéma, qu’elle a été le feed back des professionnels et avez-vous eu des retours ?
Drifa Mezenner :
Le feed back est excellent, dès le lancement de la plateforme, il y a eu beaucoup d’adhésions de personnes du secteur du cinéma. Au deuxième jour, il y avait déjà 87 personnes qui se sont inscrites sur le site.
Lors du premier « live » destiné aux professionnels du septième art, le nombre de vue a dépassé les 4 500. Ce qui est très positif, car je pense que la première étape est déjà de rassembler les freelance et les maisons de production.
Le premier objectif du lancement de la plateforme « Tahya Cinéma » est d’atteindre la communauté des talents. Nous allons focaliser les jours et les semaines à venir sur le rassemblement du plus grand nombre possible de talents et de professionnels du cinéma. Je peux aussi dire que ce lancement est très prometteur, Tahya Cinéma suscite beaucoup d’intérêt et j’espère que cela va être utile. Par la suite, on espère pouvoir cibler des entreprises parce qu’au final, on veut atteindre une mise en contact efficace entre le monde de l’entreprise, les fonds de financements et les porteurs de projets.

Justement dans un contexte complexe pour l’industrie cinématographique, en Algérie, comment peut-on trouver des solutions pour le financement des œuvres cinématographiques et convaincre les entreprises à s’impliquer dans ce financement ?
Tout d’abord, il y a déjà plusieurs années, le jour où j’ai travaillé sur la réflexion «Businnes to Cinema», c’était justement pour trouver des solutions à la question du financement, et le document où je propose des solutions existe. Ensuite, concernant les textes de lois, il y a des exonérations, il y a des aides de l’Etat et il y a différentes pistes que l’on peut explorer.
A mon sens, je pense que l’une des premières solutions, c’est l’existence d’une communauté de la production et des œuvres visibles et ensuite aller vers des entreprises qui ont la tradition de financer des projets cultuels. Certes, aujourd’hui, il n’y a pas d’industrie du cinéma en Algérie et ce n’est pas rentable. Mais il y a le fait que les projets de films algériens sont très intéressants et ont beaucoup de potentiels d’être dans les festivals internationaux importants. Ces films traitent de sujets importants et ont de la visibilité ailleurs. C’est ce qui peut encourager les entreprises et notamment les grandes entreprises à s’investir dans des projets parce que cela leur donne le prestige de s’investir dans le cinéma et qu’elles puissent aussi comprendre qu’elles sont en train de contribuer à faire émerger une communauté cinématographique, ou du moins une première vague très prometteuse. Je pense que l’Etat devrait aussi jouer le rôle de motiver les entreprises à investir dans le domaine culturel et le leur faciliter à travers différentes mesures.

Pour revenir à votre plateforme dédiée aux professionnels du septième art en Algérie, pourquoi avoir fait le choix de la nommer «Tahya Cinéma » avec une iconographie en référence au film « Tahya ya Didou » de Mohamed Zinet ?
Je tiens à préciser que j’ai écrit et publié un long texte que les internautes pourront lire sur ma page, où j’explique longuement pourquoi j’ai choisi le nom «Tahya Cinéma » pour la plateforme. En résumé, je considère que « Tahya ya Didou» est le film qui nous ressemble le plus. C’est aussi le film algérien qui a contourné toutes les méthodes conventionnelles ou traditionnelles, que cela soit au niveau de la production, du scénario ou de la manière même de réaliser un film. Ce film exprime et raconte une histoire pour dire qui nous sommes en tant qu’Algériens d’une manière hybride, poétique et hors norme par rapport à l’époque. Et même s’il a été réalisé avec le financement étatique, je considère que c’est un film indépendant dans sa vision. «Tahya Ya Didou» reflète ainsi vraiment la vision que j’aie de ce que devrait être le cinéma aujourd’hui. C’est-à-dire des œuvres qui reflètent le regard de leurs auteurs et celui qu’ils portent sur la société, la culture, l’histoire, la politique et d’autres thèmes. Ce film rassemble tout cela. Dix ans après l’Indépendance, il a évoqué des sujets très difficiles de manière très subtile et touchante et, en même temps, il s’oriente vers l’avenir. Pour moi, Mohamed Zinet sort du lot, car il a essayé de casser les anciens codes. «Tahya Cinéma » s’inscrit dans cette logique : la rupture avec les anciennes méthodes qui nous empêchent d’être nous-mêmes.

Vous-même en tant que réalisatrice est-ce que votre premier long métrage avance ?
Sincèrement, c’est une question de temps. Au début, j’étais fortement impliquée dans le Hirak. Ensuite, avec le confinement, le temps que je devais consacrer au montage de mon long métrage je l’ai consacré au développement de la plateforme. Aujourd’hui, j’œuvre pour que «Tahya Cinéma» soit efficacement lancée pour que je puisse me consacrer au montage de mon film. Il me faut me retirer au moins pendant trois mois pour que je puisse me consacrer à mon film et j’espère que je pourrais le faire dès que « Tahya Cinéma » sera solidement ancrée.

Pour conclure, dans le contexte de crise sanitaire mondiale de la Covid-19, quel a été, selon vous, l’impact du confinement sur la perception des œuvres cinématographiques ?
Je pense que cette phase de confinement nous a démontré une chose : c’est que les personnes confinées se sont tournées vers le cinéma à travers les différentes plateformes. Plusieurs pages sur les réseaux sociaux ont été créées et les personnes se sont dirigées en masse vers le contenu cinématographique.
Cela montre un réel engouement pour le cinéma et prouve que les gens sont demandeurs de contenus notamment de films algériens. Les personnes confinées ont compris que c’est grâce à ces professionnels qui font des films qu’ils ont eu l’occasion de voir des films pendant des mois et des mois de confinement.
Aujourd’hui, on devrait travailler sur cela, démontrer qu’une œuvre c’est un investissement personnel, que c’est beaucoup de temps, d’efforts et de difficultés à surmonter. Il s’agit aussi de démontrer qu’une plateforme spécialisée, c’est la solution aujourd’hui. Certes les réseaux sociaux englobent tout le monde et on ne peut pas cibler les gens de manière classée. Ce que «Tahya Cinéma» essaye d’offrir, c’est justement d’accéder à une information classée. Partout, que cela soit dans la section des profils des talents ou bien dans la section ressources. Il faut savoir que le volet ressources, c’est un moteur de recherche. Pour le moment, il n’y a aucun site qui offre cette possibilité d’avoir des informations sur le fonds de financement qui existe et leur « deadline » surtout, car il est important de ne pas rater les « deadline ». Au final, ce sont des outils de travail qui sont censés faciliter la vie des talents et de leur donner les moyens de gagner du temps et d’avancer.