Entre les 15 et 19 septembre derniers, les garde-côtes de la marine nationale ont repêché dix corps et intercepté 485 candidats à la migration clandestine. La recrudescence du phénomène migratoire révèle la menace grandissante des réseaux de passeurs : un camp en ligne de mire des services de sécurité.

Face à la recrudescence, ces dernières semaines, du phénomène des harragas sur les côtes Ouest avec des conséquences dramatiques, dont la mort de plusieurs enfants, les forces algériennes de sécurité redoublent d’efforts dans la lutte contre l’émigration clandestine par mer pour sauver des vies, mais aussi mettre fin au trafic des passeurs.
En effet, selon un bilan, rendu public lundi dernier par le ministère de la Défense nationale, 485 personnes ont été sauvées et 10 corps sans vie de harragas repêchés lors de 42 opérations distinctes menées dans les eaux territoriales algériennes par des unités des Garde-Côtes durant la période allant du 15 au 19 septembre.
Dans le communiqué du ministère de la Défense nationale, il est précisé que «ces interventions reflètent les efforts fournis par nos Forces navales dans le cadre de leurs missions, notamment celles à caractère humanitaire et la sauvegarde de la sécurité des citoyens».
En plus de ces opérations en mer, d’autres opérations sur terre sont menées par les services de la Sûreté et de la Gendarmerie nationale.
A Oran, la cellule de communication et d’information de la Sûreté de la wilaya a indiqué, lundi dernier, à l’APS, que les services de la Sûreté de la daïra d’Aïn El Turck ont réussi à démanteler deux réseaux spécialisés dans l’organisation de traversées clandestines en mer et l’arrestation de six personnes. Les deux opérations ont eu lieu la semaine écoulée sur la base d’informations parvenues à la police qui a effectué «un plan minutieux» permettant l’arrestation de six personnes dont l’âge varie entre 20 et 36 ans qui s’apprêtaient à une traversée clandestine par mer.

«Les passeurs profitent de la détresse humaine»
A Mostaganem, durant le mois d’août dernier, les services de Sûreté de la wilaya ont traité, 9 affaires en lien avec l’organisation et tentative d’émigration clandestine. Lors de ces opérations ayant touché des zones distinctes du territoire de compétence de la police, il a été procédé à l’arrestation de 80 personnes impliquées, dont des femmes et des mineurs, pour initiative, préparation de traversée illégale, ou encore pour tentative de quitter le territoire national de manière illégale, rapporte l’APS. Il est précisé à propos de ces opérations menées par la Sûreté nationale que l’«action d’anticipation sur le terrain, de même que la bonne exploitation des informations ont contribué à déjouer des tentatives d’émigration illégale, depuis la terre».
Pour rappel, la semaine dernière, la brigade de lutte contre la cybercriminalité, relevant de la Police judiciaire de Mostaganem, a arrêté un organisateur d’émigration clandestine par mer à travers les réseaux sociaux pour le chef d’inculpation de tentative de sortie du territoire national par l’usage des technologies de l’information et de la communication.
A Aïn Témouchent, la Brigade de recherche et d’investigation (BRI) du service de wilaya de la Police judiciaire a démantelé, en coordination avec une unité des garde-côtes du port de Bouzedjar, un réseau national spécialisé dans l’organisation de traversées clandestines par voie maritime à partir des côtes de l’ouest du pays. Les investigations menées par la BRI de la Sûreté de wilaya ont démontré que les mis en cause dans cette affaire ont été attirés à travers les réseaux sociaux par l’organisateur de traversées clandestines à partir d’Oran, qui a été identifié et arrêté par les enquêteurs, de même que quatre complices.
Ces différentes arrestations dans plusieurs villes de l’Ouest ont également permis de porter un coup dur à la logistique des réseaux de passeurs avec, à chaque fois, la saisie d’importantes sommes d’argent en dinars et en euros, de différents types d’embarcations, de véhicules, d’appareils de positionnement par GPS, des jerricans de mazout et autres matériels contribuant à assurer la traversée, à l’instar de pièces de rechanges et de gilets de secours.

«3 000 et 4 000 euros le passage»
Commentant le bilan des différents services de sécurité, Rabeh Sebaa, sociologue, professeur à l’université d’Oran, déclare que «cela démontre qu’il y a plus de vigilance de la part des services de sécurité et le renforcement des côtes de l’ouest algérien, qui sont devenues de vraies passoires à des centaines d’Algériens qui sont arrivés à débarquer sur les côtes espagnoles».
Il nous confie également que selon certaines études sociologiques sur le sujet, il s’est avéré que le réseau des passeurs est très étoffé dans les wilayas de l’Ouest, attirant des Harragas venant des autres wilayas moyennant entre 3 000 et 4 000 euros leur passage.
Rabeh Sebaa souligne que «le moyen le plus efficace pour lutter contre ce trafic est d’éradiquer le mal à la racine, c’est-à-dire d’éradiquer les réseaux de passeurs qui profitent de la détresse humaine».
Il ajoute toutefois qu’«il y a une question qui se pose toujours sur le nombre important des embarcations qui arrivent sur les côtes espagnoles ? Le démantèlement des réseaux de passeurs passe aussi par l’arrestation de tous leurs complices, et on peut supposer que la complicité pourrait exister aussi au sein de certains éléments des services de sécurité». Il explique ces propos en soulignant qu’«il faut regarder les choses en face et oser dire les choses. Ces réseaux de passeurs ont forcément des personnes à l’intérieur des services de sécurité qui les informent sur la surveillance des côtes ou sont complices par laxisme. A mon avis, et c’est une supposition à explorer, il faut vraiment creuser cet aspect-là et que les autorités concernées puissent prendre sérieusement cela en considération.»
Selon les derniers chiffres de l’agence européenne de contrôle des frontières Frontex, 5 225 Algériens ont emprunté la route de la Méditerranée occidentale et 865 celle de la Méditerranée centrale durant les huit premiers mois de 2020.
Selon la presse espagnole, durant seulement le dernier weekend du mois de juillet, plus de 800 Algériens ont débarqué sur les côtes espagnoles. Selon le quotidien espagnol El Pais, les Algériens occupent la première place des migrants clandestins en provenance du Maghreb du1er janvier au 19 mai 2020.
Pour rappel, la Garde civile espagnole avait annoncé, le 14 mai dernier, avoir procédé au démantèlement d’un important réseau de passeurs algériens et procédé à l’arrestation de 11 personnes, suspectées de faire partie du groupe de passeurs. L’organisation clandestine aurait des ramifications sur les deux rives algéro-espagnoles.
Par ailleurs, la Commission européenne a indiqué, quant à elle, dans un récent rapport, que «la pression migratoire algérienne devrait rester élevée. Les réseaux de passeurs ont coordonné leurs méthodes de fonctionnement en organisant des départs simultanés. Ces derniers dépassent la capacité des autorités algériennes, et ce, malgré les restrictions engendrées par le Coronavirus». Face à cette situation alarmante, au mois de juillet dernier, pour lutter contre l’immigration clandestine, l’Algérie a décidé de renforcer sa coopération avec l’Europe. Le 13 juillet dernier, une visioconférence a été organisée par l’Italie entre les ministres de l’Intérieur de différents pays d’Europe et d’Afrique. Dans une déclaration conjointe, les ministres de l’Intérieur d’Italie, d’Espagne, de Malte, de France, d’Allemagne, d’Algérie, du Maroc, de Tunisie, de Libye ainsi que de la Mauritanie ont exprimé «un clair engagement visant à prévenir et combattre le trafic de migrants». La réunion avait pour objectif d’intensifier la lutte contre l’immigration clandestine afin de «réduire la souffrance humaine, combattre l’exploitation des personnes vulnérables et les pertes de vies en mer et sur terre».