Pour cet entretien avec Mourad Preure, tout est parti de l’annonce par BP à la mi-septembre 2020 que la demande mondiale en pétrole se relèvera de l’impact de la pandémie, mais qu’elle déclinerait à l’avenir. L’occasion de chercher auprès de l’expert algérien les raisons de cette baisse qu’il qualifie de « structurelle », ainsi qu’un éclairage sur la politique à suivre par l’Algérie face à une situation de marché déjà extrêmement préoccupante et la façon dont notre pays pourrait négocier les bouleversements futurs. Entretien.

Reporters : BP juge dans son rapport annuel publié récemment que la demande pétrolière a peut-être atteint son pic. Quel commentaire faites-vous ?
Mourad PREURE : BP n’est pas le seul à anticiper une baisse structurelle de la demande, le français Total estime aussi que la demande pétrolière mondiale connaitra un pic en 2030. L’anticipation de BP est intéressante à regarder. Elle pose aussi quelques questions méthodologiques. En effet, la tendance baissière de la demande qui s’amorce à partir de 2025 et qui apparait structurelle ne s’accorde pas avec les tendances passées où la demande connait une croissance constante, de l’ordre de 1.4 Mbj (millions de barils/jour) par an, tirée par les pays émergents. (Voir graphiques) Il faut savoir que les pays OCDE, après un pic de 50 Mbj en 2010, connaissent une baisse régulière de leur demande. Donc, des interrogations, beaucoup d’interrogations, sachant que les émergents partent de très bas en matière de demande, principalement dans les transports qui constituent l’essentiel de la demande pétrolière. Mettons un bémol à nos doutes, considérant le fort engagement de la Chine, le principal émergent, dans la mobilité électrique, encouragé par les ressources existantes dans ce pays en lithium, nécessaire à la fabrication des batteries lithium-Ion, mais qui ne représentent que 6.5% des réserves mondiales, alors que ce pays ne dispose pas de réserves de cobalt, nécessaire à la fabrication de ces batteries. Cela, même si la Chine aujourd’hui comme le grand producteur de ces batteries indispensables à la l’électromobilité. Le plus significatif, est que BP assortit ses prévisions, qui partent du constat que la trajectoire énergétique mondiale actuelle n’est pas soutenable sur le long terme, d’une condition qui en amoindrit la pertinence. Selon B. Looney, CEO de BP, «toutefois, avec des mesures politiques déterminantes et davantage de choix d’énergie à bas carbone pour les entreprises et les consommateurs, la transition énergétique est possible». Selon BP « la transition énergétique ne pourra avoir lieu que si de nouvelles mesures sont prises par les gouvernements pour limiter les émissions de CO2. » Et, là est tout le problème. Si les Etats OCDE sont en mesure de mettre en œuvre des actions déterminantes pour encourager l’utilisation de l’électricité dans les transports à la place du pétrole, ils ne représentent que 46.6% de la demande mondiale. La Chine, dont on va parier qu’elle basculera (à quel rythme ?) vers l’électromobilité, représente 14.3% de la consommation mondiale. Une anticipation raisonnable nous conduirait à penser que moins de 40% du transport pourrait d’ici 2050 basculer vers l’électrique. Les transports aériens et maritimes montreront beaucoup plus d’inertie, les bateaux évolueront vers la propulsion à base de GNL (gaz naturel liquéfié. Mais, trois problèmes cardinaux se posent : (i) la mobilité électrique coûte cher, les voitures électriques resteront longtemps non compétitives par rapport aux voitures avec moteur à combustion, particulièrement pour les gammes les plus modestes et qui constituent le plus gros du parc mondial ; (ii) Les pays sous-équipés aujourd’hui, particulièrement les pays du Sud et les émergents, qui tireront la croissance de la demande en transport, vont privilégier les véhicules les moins chers et donc la demande en pétrole ; (iii) une question essentielle est occultée, dans une omerta mondiale, par les anticipations et les discours sur la transition énergétique et les bienfaits de l’électromobilité. Cette question est l’empreinte carbone (leur part dans les émissions de CO2) des véhicules électriques. D’abord dans leur fabrication, y compris l’extraction du lithium et du cobalt nécessaire à la fabrication des batteries lithium-ion, leur transport vers les marchés consommateurs, et ensuite la production d’électricité pour recharger les batteries. Ajoutons à cela que les ressources en ces matières premières sont limitées et nous voyons que le modèle utilisé pour toutes ces anticipations reste discutable. BP pense que le gaz connaitra une forte croissance, je partage cette idée. Le consensus des experts pense que le gaz ne sera pas une « bridge energy », une énergie de transition, mais une « destination energy » qui, vu son faible impact environnemental, se combinera harmonieusement avec la transition énergétique.



Comment expliquer que l’’estimation de BP ait agi immédiatement sur les prix du baril qui ont baissé ?
Pour reprendre la formule de l’Institut Français du Pétrole et des Energies Nouvelles, pour ce qui concerne le marché pétrolier, nous sommes en territoire inconnu. J’ai déjà dit qu’il est plus facile de prévoir le long terme que le court terme. La pandémie est survenue alors que l’économie mondiale était engagée dans un cycle kondratévien de crises récurrentes tous les dix ans, 1987, 1997, 2007, et la crise que nous vivons qui s’est amorcée il y a deux ans. Cette crise économique s’est surajoutée, pour le marché pétrolier avec deux chocs, un choc de demande et un choc d’offre avec la montée de la production des schistes américains qui a conduit à des fractures dans l’alliance OPEC avec dix pays autour de la Russie suite au Consensus d’Alger en novembre 2016 et qui a poussé l’Arabie Saoudite à engager une guerre des prix en mars dernier. La crise économique a brutalement baissé la demande de 6% au premier trimestre et de 17% au deuxième trimestre. L’industrie pétrolière était à l’agonie, connaissant même, en avril des prix négatifs, la première fois dans son histoire. Deux éléments ont tiré les prix vers la zone des 40 dollars le troisième trimestre, une légère reprise de la demande et le maintien de la politique de défense des prix et de réduction de la production par les pays de l’OPEC+. Ce petit rappel était nécessaire pour répondre à votre question et vous expliquer que, dans ce contexte, la volatilité est à son maximum, ainsi, les marchés tendent à surréagir au moindre signal. L’annonce d’une baisse de la demande sur le court terme n’apporte rien de nouveau. Au demeurant, les anticipations de BP portent au-delà de 2025. Mais, j’insiste, les marchés sont psychologiques et gouvernés par la peur. Or, la pandémie, et ses effets déflagrants sur l’économie, nous précipite dans une incertitude totale. Personne ne sait de quoi sera fait demain. De plus, les marchés pétroliers sont interconnectés avec les marchés financiers et les marchés de commodities en général, cela, au niveau de toute la planète. L’essentiel à savoir est que les traders ne sont pas dans une logique d’investissement mais de spéculation pure. Ils arbitrent entre les différents actifs qu’ils ont en portefeuille. Les derniers évènements, y compris la maladie du président Trump, avec toutes les incertitudes qu’elle aggrave, pousse les marchés vers une aversion absolue au risque.



BP parie sur la transition énergétique en estimant que l’éolien et le solaire ont un bel avenir. Est-ce une annonce que le géant pétrolier s’avance sur le terrain de l’énergie durable ?
Je suis un militant de la transition énergétique, indiscutablement. Cependant, je veux rester réaliste. Les réserves que j’ai faites plus haut répondent en partie à votre question. Les énergies renouvelables représentent aujourd’hui 14% de la consommation énergétique mondiale. Les énergies fossiles en représentent plus de 80% dont 34% pour le pétrole, 21% pour le gaz et le reste pour le charbon. Je pense que le monde basculera vers la mi-siècle en deçà des 50% de fossiles. Mais, pour cela il faudra des révolutions technologiques dans l’industrie mondiale de l’énergie, dont le nucléaire avec les réacteurs à neutrons rapides et les réacteurs de petite et moyenne capacité (300 à 500 mégawatts). Le nucléaire ne représente aujourd’hui que 6% du bilan énergétique mondial. Des révolutions technologiques sont en cours dans les renouvelables, dans le solaire photovoltaïque et thermique, dans l’éolien qui vont abaisser considérablement les coûts, déjà compétitifs, particulièrement là où les conditions naturelles s’y prêtent. Mais la discontinuité caractéristique aux renouvelables restera encore un problème sérieux et un frein. Le stockage de l’électricité est un défi, qui sera relevé, mais à quelle échéance ? L’investissement que cela représente pourra-t-il permettre la démocratisation de l’énergie verte à travers la planète ? Beaucoup de questions restent posées.



Quel est votre propre pronostic sur la demande pétrolière mondiale ?
J’avais dit plus haut que la demande avait connu une légère reprise au second semestre. Ceci, ajouté aux efforts des pays de l’OPEC+ a porté les prix au niveau des 40 dollars le baril. Nous voyons que les prix commencent à fléchir et n’arrivent pas à soutenir ce seuil avec la pandémie qui reprend fort dans les grands pays OCDE. Nombreux facteurs vont interagir qui donneront l’allure générale des prix ce dernier trimestre. Essentiellement des facteurs économiques avec une sévère récession à l’œuvre dans le monde et particulièrement dans les grands pays OCDE. Nous savons qu’en situation récessionniste, la corrélation entre croissance économique et prix pétroliers est à son maximum. Ajoutons à cela des incertitudes quant la première puissance mondiale, à la veille d’une échéance électorale majeure et qui voit le président Trump atteint du COVID 19. Ce cocktail d’incertitude m’apparait inquiétant. Un certain nombre de certitudes s’imposent déjà avec la paralysie du transport aérien et du transport en général qui représente une inertie forte, le télétravail qui réduit la mobilité donc la consommation de pétrole, le reconfinement très probable en Europe, l’hiver qui approche avec le risque d’un effet de levier sur la pandémie, posent de nouveaux déterminants dans les prévisions énergétiques. L’aversion au risque des marchés va s’accentuer, entrainant les prix vers le bas avec une forte volatilité. Les prévisions en matière de demande sont très pessimistes tant du côté de l’AIE que de l’OPEC. L’AIE prévoit une baisse de la demande en 2020 de l’ordre de 8.4 Mbj, pour s’établir à 97.1 Mbj, soit un niveau plus faible que 2017. La demande s’accroitrait de 5.5 Mbj en 2021, ce qui nous semble optimiste. L’OPEC est plus sévère dans ses prévisions, plus réaliste, pensons-nous, en prévoyant une baisse de 9.5 Mbj de la demande en 2020 pour se porter à 90.2 Mbj. Elle remonterait, selon l’Organisation, de 6.6 Mbj en 2021, ce qui nous semble assez difficile vu la propagation de la pandémie et les importants dégâts qu’elle a occasionné et occasionnera encore à l’économie mondiale. Malheureusement la reprise économique sera lente. Il faudra compter au moins trois ans pour retrouver le niveau de 2019. Les équilibres pétroliers s’en ressentiront forcément. L’Institut Français du Pétrole et des Energies Nouvelles envisage même un prix du pétrole « lower for longer » (faible pour longtemps). Nous n’irons pas jusque-là. L’industrie pétrolière est en crise, indiscutablement. Le désinvestissement a gravement affecté les compagnies pétrolières alors qu’elles se préparent à la plus difficile transition, une profonde reconfiguration de leur « core business », leur métier de base. Contraintes et forcées, elles s’engagent puissamment dans la transition énergétique en se déployant vers l’électricité verte, car elles sont de plus en plus concurrencées dans leur marché final, les carburants, par l’électromobilité, nous y reviendrons. Mais plus encore, les pétroles de schistes, puissamment soutenus par le système financier américain qui supporte leur endettement colossal, et partage le risque avec elles, sont arrivés au terme d’un cycle. Leur modèle économique ne peut convenir avec les évolutions du marché pétrolier dans la transition énergétique. La faiblesse des réserves américaines, à peine 3% des réserves mondiales ne peut leur permettre d’orienter durablement le marché face aux pays de l’OPEC qui en représentent 70.1% et l’OPEC+ qui en représentent 90%. L’effondrement de la production américaine, 250 puits en activité contre 1600 en 2014 signale l’éclatement de la bulle des pétroles de schistes américains qui entrainera avec elle le système financier américain avec un effet déflagrant sur l’économie mondiale sans commune mesure avec la crise des Subprimes. L’enchainement chaotique de l’économie mondiale, dont le catalyseur a été la pandémie, risque de précipiter un collapsus de l’économie mondiale de plus en plus probable. Les marchés sont sensibles aux signaux émis à court terme, et comme vous l’avez mentionné avec les prévisions de BP, aux tendances de long terme. Cela, alors que les marchés ne disposent plus d’aucune force de rappel pour les prix. Notre pays doit se préparer aux turbulences à venir. Ce peut être des menaces sévères, mais aussi des opportunités pour peu que nous adoptions les stratégies volontaristes, visionnaires qui s’imposent.

Comment voyez-vous la stratégie énergétique algérienne et quelles sont vos recommandations ?
Bien entendu, nous sommes comme un navire sur une mer démontée. Nous ne pouvons pas nous suffire de diagnostiquer notre économie, nos forces et nos faiblesses sans nous préoccuper des évolutions imprévisibles de notre environnement.

La prospective doit être considérée comme une fonction de souveraineté nationale. « Plus on va vite, plus les phares doivent porter loin » dit l’adage. Sénèque disait : « Il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va ». Winston Churchill, au lendemain de la victoire alliée sur le Nazisme, avec un pays dévasté par la guerre, disait « Il ne faut pas gâcher une bonne crise ». Mon opinion est qu’il nous faut être offensif, visionnaire et déterminé. Les convulsions en cours dans la scène énergétique mondiale annoncent des restructurations, des reconfiguration et l’émergence de nouveaux rapports de force. Nous devons viser à conquérir le futur, viser à devenir un acteur, dans la scène énergétique internationale, non plus une source exportatrice d’hydrocarbures… et comme certains l’ont suggéré, exportatrice de soleil, d’énergie solaire produite par d’autres sur notre territoire ! Nous méritons mieux que cela, l’épopée Novembriste ne peut prendre ce chemin. Dans ce contexte, il faut reconsidérer fondamentalement le rôle et la place de Sonatrach dans la Nation. Elle est le vaisseau amiral, la locomotive de l’économie nationale… elle ne doit pas se suffire à couvrir nos besoins en ressources en devises. Elle doit s’imposer comme un agent actif, entreprenant, visionnaire et déterminé dans les transformations qui affectent la scène énergétique mondiale. Elle doit tisser des liens organiques avec les entreprises nationales, l’ingénierie et la recherche, l’université surtout et les entrainer dans son sillage pour fonder sur une puissance scientifique et technologique nationale sa force, sa puissance, sa position concurrentielle. Ainsi, l’Etat doit créer toutes les conditions pour donner à Sonatrach les moyens de son développement, de son renforcement managérial et technologique. Il doit, à l’instar des grands pays producteurs, des grandes puissances mondiales surtout, l’insérer dans sa chaine diplomatique et lui apporter tout le soutien nécessaire pour son développement international. Nous devons partir du postulat qu’aujourd’hui, la puissance pétrolière des pays producteurs ne réside plus dans le niveau de leurs réserves et de leurs productions mais dans la puissance, le pouvoir innovant, l’excellence managériale et technologique de leur compagnie nationale. Les compagnies pétrolières tendent à devenir des compagnies énergétiques, fournissant indifféremment carburant, molécules de gaz et kilowattheures. Profitant de l’ascension du gaz naturel, lui-même tiré par la génération électrique, elles tendent à s’engager dans la production d’électricité. Concurrencées sur leur marché final, le carburant, par l’électromobilité, elles s’y engagent de plus en plus résolument, incluent la génération électrique dans leur « core business » désormais. Dans ce même élan, s’investissant puissamment dans la production d’électricité verte et la fabrication de batteries lithium-ion, elles s’imposent comme les leaders futurs de la transition énergétique. Les compagnies leaders dans le monde, dont BP, affichent des objectifs très ambitieux en ce sens. BP veut multiplier par dix ses investissements dans les énergies vertes d’ici 2030 et atteindre 5 milliards de dollars. Total, qui produit 8 GW (Gigawatts) d’électricité verte aujourd’hui, veut porter sa production à 25 GW en 2025 et s’imposer comme une entreprise « du nouveau monde de l’énergie ». Le groupe français Total vise, à l’horizon 2050, à figurer dans le top 5 mondial des producteurs d’énergies renouvelables. Il produirait à cet horizon 20% de pétrole, 40% de gaz et 40% de renouvelables, contre moins de 5% aujourd’hui ! Une véritable révolution pour cette vénérable compagnie pétrolière. Nous devons nous engager activement dans la transition énergétique. Notre ensoleillement (3500 heures d’ensoleillement au sud, soit 86% de notre territoire et 2650 heures au nord), notre demande énergétique croissante avec notre développement, nous qualifient pour figurer parmi les leaders de la transition énergétique. Dans cette perspective, permettez-moi de casser un tabou. Il n’y a pas de place pour deux énergéticiens en Algérie. Sonatrach doit, à l’instar des compagnies pétrolières internationales, opérer sa mue et devenir une compagnie énergétique. Le secteur de la production d’électricité doit être confié à Sonatrach qui devra le développer dans une perspective de transition énergétique volontariste. Elle doit déployer des partenariats stratégiques avec les leaders mondiaux dans le domaine et lier ses partenariats dans les hydrocarbures à des partenariats structurants dans l’énergie verte, entrainant entreprises nationales et soutenant les partenariats que celles-ci développeraient avec des constructeurs d’équipements solaires et fabricants de batteries lithium-ion (selon notre expert géologue de référence Nacer Kazi Tani, notre pays recèle des ressources importantes en lithium, cobalt et terres rares). Elle doit entrainer les universités et la recherche nationale afin que la transition énergétique rencontre toutes les conditions de réussite et qu’elle puisse être un levier majeur de développement et de puissance pour notre pays.

Une dernière question sur la transition énergétique en Algérie: selon le ministre Chitour il faut se méfier des effets d’annonce et que l’horizon du durable est encore lointain pour le pays. Qu’en pensez-vous ?
Je crois que j’ai déjà répondu à cette question. J’ajouterai que mon ami, le Professeur Chitour, est, à mon avis, le meilleur spécialiste algérien en matière de transition énergétique. Avec ses étudiants de l’Ecole Polytechnique, il a fait un travail considérable de recherche et d’anticipation. Son grand mérite est qu’il mise tout sur l’intelligence algérienne. Je pense que ses avis sont d’une grande utilité.