Entretien réalisé par INES DALI
Reporters : Les médecins et notamment les spécialistes de la santé publique font le choix d’aller exercer sous d’autres cieux en raison des nombreux problèmes évoqués dans le secteur. Ce dernier a besoin d’une profonde réforme nécessitant du temps, selon la tutelle. C’est donc plus un problème structurel, soit une remise en cause de toute l’organisation. Qu’en pensez-vous ?
Dr Mohamed Yousfi : Les véritables causes du départ de nos spécialistes ne sont pas nouvelles. L’examen des épreuves de vérification des connaissances qu’ils ont passé et réussi se déroule chaque année. Ce n’est donc pas nouveau. Le départ prochain de spécialistes est juste venu rappeler qu’il y a un problème et que ce dernier ne date pas d’aujourd’hui. Il y a une vingtaine d’années maintenant qu’on assiste à une hémorragie importante dans ce corps et je n’ai pas cessé d’alerter sur les raisons. Il y a, à peine trois mois, j’en ai parlé en conférence de presse. On a même saisi le président de la République, on a fait une lettre résumant tous les problèmes des spécialistes, y compris celui-ci. Tout ça pour dire que ce problème de la saignée de nos compétences n’est pas nouveau.
Il y a un problème du départ massif de l’élite du pays, donc de tous les universitaires de manière générale et, particulièrement, des médecins spécialistes, surtout ceux de la santé publique qui sont le plus touchés. Car même parmi ceux qui partent, il y a très peu de médecins généralistes ou de paramédicaux… Ce sont donc les praticiens spécialistes du secteur public qui sont le plus touchés par cette hémorragie, car c’est le seul corps auquel on applique le service civil… et qui n’a pas tous les droits qu’il mérite, qui ne se retrouve pas dans l’environnement au sein duquel il évolue. Premièrement, ses droits sont bafoués et, deuxièmement, il est très mal rémunéré. Il accomplit le plus haut cursus universitaire avec bac+12, mais à côté de son long cursus, il est très mal payé. Un spécialiste percevait moins de 80 000 DA lorsqu’il commençait, ce qui n’est pas normal en comparaison avec les salaires dans la Fonction publique. Les droits des praticiens spécialistes sont bafoués aussi concernant le statut particulier. On en parle depuis 2009. On a organisé des protestations, des grèves et jusqu’à présent il n’est pas révisé. En treize ans, on n’a pas avancé. J’insiste sur ce point car lorsqu’on parle de statut particulier, c’est de toute la carrière du spécialiste du secteur public qu’il s’agit. On se bat pour les droits de ce corps car on veut qu’il reste en Algérie et surtout dans le secteur public.

C’est tout le système de santé notamment le secteur public qu’il faut donc revoir ?
Dans tous les systèmes de santé modernes, dans tous les pays développés, le secteur public est la colonne vertébrale du secteur sanitaire. Chez nous, c’est l’inverse, on est en train de faire fuir les spécialistes du secteur public et nous, au sein de notre syndicat, on est en train de nous battre pour que les spécialistes restent. Mais pour qu’ils restent, il faut qu’ils aient leurs droits, un bon statut particulier. Il faudrait aussi qu’on arrête de leur imposer la mesure répressive qu’est le service civil et qu’on le remplace par des mesures incitatives. On est d’accord pour partir à l’intérieur du pays, pour faire notre devoir et couvrir en soins spécialisés tous les citoyens, mais comme dans tous les pays du monde, ça se fait avec des mesures incitatives et pas des mesures répressives comme le service civil.
L’environnement n’incite pas nos spécialistes à rester, leurs droits sont bafoués, en plus ils sont pénalisés dans l’évolution de leur carrière… Tout cela, dans un système de santé en dysfonctionnement total. Tout le monde reconnaît, depuis de nombreuses années, que le système de santé est très malade. Le spécialiste travaille tous les jours avec des problèmes dus au dysfonctionnement dans le secteur. L’addition de tout ce que je viens d’énumérer fait que ces praticiens spécialistes, notamment parmi les jeunes, finissent par opter pour le départ. Nous, les plus anciens, nous sommes en train de nous battre pour qu’ils restent et avons créé ce syndicat des spécialistes justement pour réhabiliter ce corps et défendre le secteur public. On a eu certaines avancées, mais les choses se sont détériorées surtout durant les dernières années avec la dégringolade des prix du pétrole. Nous avons émis des propositions mais n’avons pas trouvé d’oreille attentive. Pendant des années, on n’a pas cessé de saisir le Président, le Premier ministre, l’Assemblée populaire nationale… et personne ne nous a écouté, jusqu’à ce que, pour la première fois, le président de la République parle de la santé, en avril 2020 et en mai 2021, annonçant des mesures pour tout le secteur de la santé concernant la Covid, mais également des mesures incitatives pour les spécialistes, dont l’abrogation du service civil. Mais rien n’a été fait à ce jour et lui-même a reconnu que ces instructions ne sont pas appliquées. Finalement, il ne faut donc pas être étonné que des milliers de nos spécialistes partent travailler dans de nombreux pays du monde. C’est dramatique. Rien n’est fait pour les retenir et leur permettre de travailler dans de meilleures conditions. En revanche, si des solutions sont apportées à leurs problèmes, ils réfléchiront avant de partir.

Vous avez parlé de la non-application sur le terrain des mesures incitatives. Malgré l’existence de la loi sanitaire, les textes d’application peinent à être finalisés pour le secteur de la santé qui, selon la tutelle, était préoccupé par la Covid, alors que d’autres secteurs ont avancé dans ce chapitre en dépit de la pandémie qui les a également impactés. Comment expliquez-vous cela ?
Avant de répondre à cette question, je voudrais d’abord attirer l’attention sur d’autres mesures. Lorsque je parle d’application, je parle aussi d’autres mesures annoncées par le président de la République et qui, elles, n’entrent pas dans le cadre de la loi sanitaire. Pourquoi elles ne sont pas appliquées alors qu’elles demandent des textes rapidement ? Les instructions ont été données pour la prime Covid – nous en sommes à la 5e tranche alors qu’on devrait être à la 8e -, l’assurance globale pour les professionnels de la santé, le capital-décès, etc. Tout ceci est en relation avec la Covid et concerne tous les professionnels de la santé, donc sans lien avec la loi sur la santé. Qu’est-ce qui empêche alors de les appliquer ? J’insiste encore qu’instruction a été donnée pour abroger le service civil. Qu’est-ce qui empêche également de publier un décret pour ce faire ? Ce sont donc autant de problèmes qui sont venus aggraver une situation qui a déjà des problèmes passifs depuis des décennies.
Je rappelle qu’il y a eu des assises de la santé en 2014, ensuite la loi sanitaire en 2018. Qu’est-ce qui empêche le ministère de la Santé de mettre les textes d’application depuis 2018, alors qu’avant 2020 il n’y avait pas la Covid ? Avant, on se plaignait en nous expliquant qu’il n’y avait pas de texte fondamental, pas de loi sanitaire, pas de carte sanitaire ni de réforme hospitalière. Maintenant, nous avons la loi sanitaire depuis trois ans et demi, la carte sanitaire qui était une sorte d’écueil nous l’avons depuis 2015, sans oublier que la réforme hospitalière a été validée par le Conseil des ministres en mai 2021, ce qui fait que nous avons une feuille de route pour cette réforme. Cela veut dire qu’ils ont en mains tous les outils pour avancer. Qu’est-ce qui empêche alors de mettre les textes d’application ? Pour moi, il n’y a aucune excuse. Il faut comprendre qu’entre temps, les praticiens ne vont pas attendre encore des années pour que le ministère de la Santé ou le gouvernement mette les textes en question pour améliorer leur situation. Une situation qui se détériore notamment pour les spécialistes de la santé publique qui travaillent dans un environnement qui les fait fuir, alors que dans d’autres ministères, beaucoup de textes réglementaires ont été élaborés et appliqués malgré la Covid.

Parmi les raisons évoquées comme faisant fuir les spécialistes, notamment la génération montante, le manque de postes de travail en raison du non-départ à la retraite des autres spécialistes en poste à l’âge réglementaire de 65 ans et dont certains atteignent parfois 75 ans, selon le ministre. Il arrive, toutefois, que certains soient retenus en raison du déficit dans certaines spécialités. Que pouvez-vous nous dire sur cette question ?
Vous avez cité deux catégories, celle de 65 ans et celle de 75 ans, et ce sont deux choses différentes. Le problème de retraite ne concerne pas les praticiens spécialistes de la santé publique que je représente par le biais du SNPSSP, mais concerne plutôt les hospitalo-universitaires. Je m’explique : ce sont les hospitalo-universitaires qui continuent de travailler jusqu’âge de 75 ans et non les praticiens spécialistes de la santé publique qui, eux, sont contraints de partir en retraite à 65 ans.
Mais le fond du problème pour les milliers de spécialistes qui sont en train de partir depuis une vingtaine d’années et qui sont au nombre de plus 20 000 sur les 50 000 formés durant cette période, ce n’est pas le non-départ à la retraite des hospitalo-universitaires en poste et qui sont âgés de plus de 65 ans. Leur nombre n’est tout de même pas de 20 000 ! Ils ne sont que des centaines au plus. C’est un nombre très réduit comparativement à ceux qui partent.
Maintenant, il faut comprendre qu’il y a deux catégories de spécialistes. Car à la fin de la formation, il y a le choix de faire carrière dans les CHU ou de travailler dans le secteur de la santé publique que le SNPSSP représente. Les plus nombreux sont les praticiens spécialistes de la santé publique car présents dans les 58 wilayas, alors que les hospitalo-universitaires sont présents au niveau des CHU et ils sont un peu moins de 5 000, contre 14 000 pour les spécialistes de la santé publique.
Très rares sont les spécialistes de la santé publique qui demandent à rester en poste après 65 ans, et même le petit nombre qui en a formulé la demande en 2020-2021 n’a pas obtenu la dérogation du ministère de la Santé, malgré le déficit enregistré dans certains endroits. Leur demande a été refusée parce que l’âge de départ à la retraite pour cette catégorie est défini par la loi. En revanche, pour les hospitalo-universitaires, il n’y a aucune loi qui fixe l’âge limite de départ à la retraite, c’est pour cela qu’ils peuvent rester jusqu’à 75 ans. Donc le praticien de la santé publique on l’oblige à partir à 65 ans même si on a besoin de lui au niveau des structures sanitaires, alors que l’hospitalo-universitaire peut continuer à travailler. Il y a une nuance de taille qu’il faut distinguer entre les deux catégories.
L’hémorragie des spécialistes ne concerne finalement pas les hospitalo-universitaires, mais les spécialistes de la santé publique. Ces derniers partent car ils évoluent dans un environnement socioprofessionnel défavorable, que ce soit par rapport à leur cursus, à leur salaire, aux mesures incitatives ou encore par rapport à leur statut particulier.