de la Santé et les droits des spécialistes sont bafoués»

Entretien réalisé par : Sihem Bounabi
Reporters : Le ministère de la Santé a annoncé, dans un communiqué, la mise en place d’une commission chargée de la révision des textes portant sur le statut particulier des professionnels du secteur de la santé et que six statuts dont celui des praticiens spécialistes sont déjà finalisés, quel est votre commentaire suite à cette annonce ?
Dr
Mohamed Yousfi : Tout d’abord, je trouve que c’est malheureux, en tant que partenaire social, d’être informé par un communiqué public. C’est là que se pose la problématique du dialogue avec le ministère de la Santé. Cela fait plus de deux ans que l’on a été reçus par le ministre de la Santé. On a fait plusieurs réunions de commission mixte qui ont montré, de l’aveu même du président de la commission, un constat d’échec. Rien n’est fait, que ce soit par rapport au statut particulier ou des autres dossiers. Pour rappel, on avait demandé depuis plus d’une année de revoir cette commission. Il faut savoir que cette commission était chapeautée par le Secrétaire général qui avait un conseiller chargé des partenaires sociaux. Mais depuis qu’elle a été mise sous l’égide de l’Inspecteur général, c’est un constat d’échec. L’Inspection générale n’a pas pour mission de travailler avec les partenaires sociaux et n’a aucun pouvoir sur les directeurs centraux. De ce fait, on se retrouve lors des réunions, qui se déroulent tous les six mois, dont la dernière le 10 novembre 2021, à constater l’échec. Pourtant, on a dit à plusieurs reprises que cette commission, dans sa composante actuelle, ne sert pas du tout à instaurer un dialogue franc et constructif. Aujourd’hui, on constate qu’aucun dossier n’a avancé, que ce soit la révision du statut particulier, la prime d’intéressement, la discrimination à l’imposition ou encore la mise en place des mesures incitatives pour le service civil. Je réitère que rien n’a été fait et que le ministre de la Santé est au courant. Pourtant, on a demandé à plusieurs reprises de rencontrer le ministre de la Santé, d’abord pour respecter les engagements de son ministère auprès des partenaires sociaux pour la prise en charge de ces différents points qui traînent, notamment au niveau du Premier ministère. Après la création de la coalition nationale des syndicats de la santé, le ministre de la Santé a reçu les 8 syndicats, le 7 décembre dernier, et on a, encore une fois, posé le problème de la composition de la commission et son fonctionnement et de la revoir pour qu’elle soit plus efficace. Il s’était alors engagé à revoir la composition et son fonctionnement pour qu’elle soit plus efficace. Mais constat amer, il y a 15 jours on s’est rendu compte lorsqu’on nous a invités à une réunion avec cette commission, que rien n’avait changé et rien n’a été fait. Nous avons décliné cette invitation en argumentant que cela ne sert à rien de se réunir pour faire un énième constat d’échec. Nous avons demandé des explications au sujet des engagements pris par le ministre de la Santé le 7 décembre dernier concernant cette commission et qui n’ont pas été respectés. Nous avons décliné par écrit cette invitation avec copie au président de la commission et au ministre de la Santé pour dire que nous attendons toujours la nouvelle composante de la commission afin qu’elle soit efficace et le respect des engagements du ministre. Jusqu’à présent, nous n’avons reçu aucune réponse. De plus, nous avons demandé à être informés dès qu’il y a du nouveau. Ce qui est grave, c’est d’être informé de l’évolution de la situation par un communiqué public. En tant que partenaire social, on devrait être informé par les canaux officiels des partenaires sociaux avant de lire cela dans la presse.

Quels sont les autres dossiers qui sont toujours en suspens concernant les spécialistes de la santé publique ?
Il y a le dossier de la prime d’intéressement, qui est bloquée au niveau du Premier ministère et que nous avons redynamisée il y a une année. On nous avait dit que tout a été fait, mais on attend toujours qu’elle soit libérée par le Premier ministère. Quant au ministère de la Santé, il ne nous a, jusqu’à présent, donné aucune information concernant le travail que nous avons entamé en tant que syndicat. Un autre dossier, celui de la discrimination d’imposition, où il n’y a aucune avancée, de même pour celui concernant les mesures incitatives, annoncées par le président de la République depuis deux ans, soit en 2020 et en 2021, et rien également n‘a été fait.
De ce fait, on constate que rien n’a été fait de la part du ministère de la Santé sur tous les points qui sont en suspens depuis plusieurs années. Ce n’est pas de cette manière que l’on encourage les spécialistes à rester dans le secteur de la santé publique. On se plaint d’une hémorragie importante de spécialistes vers l’étranger, qui est le corps le plus gradé et qui enregistre un déficit important. Et au lieu de tout faire pour les encourager à rester dans le secteur public et en Algérie, au contraire, on aggrave la situation en ne faisant rien pour résoudre ces dossiers en suspens et tous les droits de ces spécialistes sont bafoués.

Pourriez-vous apporter plus d’éclaircissement concernant la problématique du statut particulier des professionnels de la santé, en général, et celui des spécialistes, en particulier ?
Le problème du statut particulier, qui est un problème commun, est plus grave pour le spécialiste de la santé. Je le répète encore une fois, c’est le corps qui est le plus pénalisé eu égard à son niveau universitaire et aux critères retenus par la Fonction publique depuis 2006. Un amendement a été demandé, en 2011, au niveau de la Fonction publique et rien n’a été fait depuis 11 ans. Chaque fois, on nous disait «on attend le feu vert de la part des autorités en haut lieu». Ce feu vert a été donné il y a deux ans par le président de la République par la mise en place des mesures incitatives concernant les spécialistes de la santé publique et, de ce fait, il a enclenché la révision des statuts. Suite à cela, une commission a été créée au ministère de la Santé et on nous a appelés pour revoir les statuts en août 2021. On leur a dit qu’un document, validé par toutes les parties concernées, a été envoyé par le ministère de la Santé à la Fonction publique en 2011, le ministère n’avait plus cette copie, ce qui est grave. Heureusement, on avait gardé une copie au niveau du syndicat en expliquant que le document était toujours valable parce que rien n’a changé. Avec cette copie en main, nous avons demandé quel est le cadrage de ce statut ? Est-ce qu’il s’agit de refaire le statut général de la Fonction publique ? Quelles sont les limites de l’enveloppe financière ? Et d’autres questions, mais nous n’avons eu aucune réponse, même lorsque nous les avons directement posées au ministre de la Santé lorsqu’il nous a reçus le 7 décembre dernier. Il nous a demandé un délai d’un mois pour nous apporter des réponses à nos interrogations et les informations du gouvernement concernant le cadrage. Jusqu’à présent, soit quatre mois après la rencontre, nous n’avons aucune information et aucune réponse. On est surpris ensuite d’apprendre par la presse que le statut de la Fonction publique va être complètement refait. Cela n’a rien à voir avec ce que l’on avait fait l’année dernière lorsqu’on était partis sur un amendement du statut particulier avec le maintien du statut de la Fonction publique de 2006. Maintenant, c’est le flou total, on ne sait ce qu’il est advenu de la copie du statut particulier ni quel est le cadrage de ce nouveau statut et ce qu’ils veulent faire de notre statut particulier. Lors de la dernière réunion, en décembre, concernant cette commission de statut particulier, nous avons émis des réserves mais, ensuite, avec l’explosion de la 4e vague de Covid, on ne pouvait se réunir avec la commission concernée pour lever ces réserves, car nous étions sur le front en première ligne pour lutter contre la pandémie. C’est par la suite que l’on a appris que le ministère de la Santé a envoyé une copie du statut des spécialistes de la santé publique sans qu’on l’ait validée. Au final, on se retrouve avec une copie d’un statut des praticiens spécialistes de la santé publique dont on n’est pas au courant, et un statut de la Fonction publique dont on ne sait pas s’il va changer ou non. On est tout simplement dans le flou total et c’est malheureux que le ministère de la Santé ne communique pas avec les partenaires sociaux en instaurant un dialogue franc.

Et qu’en est-il des mesures décidées par le président de la République au profit des professionnels de la santé ?
Nous avons salué les décisions du président de la République en disant, il y a deux ans, que c’est la première fois qu’un président de la République prend des décisions politiques concernant le secteur de la santé. On avait aussi salué cette volonté politique concernant le secteur de la santé. Le problème, maintenant, c’est la concrétisation sur le terrain de cette volonté politique. La première partie des mesures du président de la République est de mettre fin à l’hémorragie des spécialistes de la santé dans le secteur public à travers les mesures incitatives et d’abroger le service civil, qui n’est appliqué qu’aux spécialistes de la santé publique. A ce jour, soit deux ans après, rien de concret n’a été fait. Et les droits des spécialistes continuent à être bafoués, et même reconnus et que des instructions ont été données mais qui n’ont pas encore été appliquées sur le terrain. Le communiqué du ministère de la Santé ne parle pas de ces mesures qui sont des décisions phares et importantes du président de la République.

Pour revenir au dossier Covid, le ministre de la Santé a annoncé que le versement de la prime Covid sera assuré dès jeudi ainsi que le règlement des autres mesures au profit du personnel de la santé…
C’est la deuxième partie des décisions du président de la République, annoncées il y a déjà deux ans. Je tiens à souligner que les blouses blanches n’ont fait que leur devoir quotidien en affrontant cette pandémie. C’est l’occasion de se recueillir à la mémoire de près de 500 professionnels de santé décédés des suites du Covid dans le cadre de leur travail. Il y a aussi des dizaines de milliers de professionnels de la santé qui ont été contaminés. Certes nous prenons acte de cette reconnaissance des pouvoirs publics, mais, encore une fois, les décisions du président de la République ne sont toujours pas appliquées en dehors de la prime Covid, bien que difficilement et avec un grand retard ; ce que nous avons dénoncé mainte fois. Le ministre de la Santé s’était engagé à prendre en charge le dossier Covid au mois de décembre passé. Quatre mois après, nous n’avons toujours pas de retour et nous constatons un retard dans le versement de la prime Covid. Ces jours-ci, la 6e prime est en train d’être donnée alors que l’on est censé percevoir la 9e prime. Cela veut dire que l’on est très en retard dans le versement de la 7e et la 8e et, maintenant, la 9e. Concernant les autres points, à savoir l’assurance globale, la bonification de la retraite et le versement du capital décès aux familles endeuillées, il n’y a, également, rien de nouveau jusqu’à présent. Le communiqué reprend ce qu’avait dit le ministre de la Santé, il y a quatre mois, c’est-à-dire que les démarches vont être faites au niveau des différents ministères. Je tiens à rappeler que les professionnels de la santé demandent que ces mesures soient enfin concrétisées. Cela fait deux ans qu’ils attendent la reconnaissance de leurs droits. Il est temps que cela se concrétise !