Entretien réalisé par Sihem Bounabi
Reporters : Cette semaine a été marquée par l’inauguration de nouvelles polycliniques et la volonté du ministère de la Santé d’externaliser les consultations des spécialistes au niveau de ces structures de santé de proximité, quel est votre avis à ce sujet ?
Dr Mohamed Yousfi : Tout d’abord je tiens à souligner que ce n’est pas nouveau. Il y a déjà des années, des instructions ont été données pour externaliser les consultations des spécialistes vers les polycliniques, afin de désengorger les hôpitaux et les rapprocher de la population. Certes, cela était en berne durant la pandémie et là, il s’agit surtout de relance.
En vérité, au-delà des déclarations médiatiques, c’est toute la problématique de la carte sanitaire et du système de soins qui est posée. En principe sur le papier, les soins de santé primaires sont assurés dans les polycliniques et c’est seulement après cette prise en charge de la majorité des citoyens que les malades spécifiques sont orientés vers les EPH et les CHU pour des soins de haut niveau et plus pointus.
Mais, ce n’est pas du tout le cas sur le terrain, tout simplement parce que les moyens humains, en termes de conditions de travail et de motivation, n’existent pas dans la majorité de nos polycliniques.
Ce qui fait que le citoyen s’oriente directement vers l’hôpital et, par conséquent, on a délaissé la notion de médecin généraliste, de médecin de famille. Le constat est, qu’en fait, on a beaucoup plus investi dans les CHU que dans les autres structures de santé, et ce n’est pas les quelques visites éclair du ministre qui vont régler la situation et offrir aux citoyens une meilleure prise en charge.

Justement, comment expliquer que malgré les sorties sur le terrain du ministre de la Santé, qui ne cesse de s’élever contre l’état lamentable des hôpitaux, les choses ne s’améliorent pas ?
Faire des visites inopinées est certes une bonne chose, mais cela ne donne pas de résultat, il faut aller au fond du problème… dont la solution est la réforme en profondeur du système sanitaire. Il y a une loi sanitaire qui existe depuis plus de quatre ans et qui n’est toujours pas appliquée sur le terrain, une carte sanitaire qui date depuis sept ans et une réforme sanitaire qui a été validée depuis une année par le Conseil des ministres et qui ne sont pas encore traduites par des actes concrets.
En ce moment, on parle beaucoup de la contractualisation, mais le texte de loi existe depuis 1993, soit 30 ans, et il n’est pas appliqué. C’est là où intervient la volonté politique de revoir en profondeur le système de santé. Il s’agit de le revoir en termes de management, de type de gestion, de circuit de la prise en charge des malades, de réhabilitation des professionnels de la santé, de moderniser les structures et de faire une véritable évaluation du personnel et des responsables de santé. Il faut être conscient que le diagnostic est fait depuis longtemps et les solutions sont claires et arrêtées depuis des années, il suffit de les mettre en application et pour cela, il faut une réelle volonté politique.

Et quelles sont ces solutions pour une réelle réforme en profondeur du système de santé ?
Les solutions sont tout simplement la loi fondamentale de la santé pour laquelle on a bataillé pendant trente ans, et cela fait quatre ans qu’elle est dans les tiroirs. Cette loi sanitaire, promulguée en 2018, répond à beaucoup de problématiques et pourtant, on ne voit pas encore les textes d’applications qui apportent les solutions idoines. Il y a, également, comme je l’ai souligné juste avant la concrétisation de la carte sanitaire et des réformes de la santé, qui aborde notamment la question de la numérisation. On attend toujours que le ministère de la Santé les concrétise par des actions. Les outils pour améliorer notre système de santé existent, la question que l’on ne cesse de poser, qu’est-ce qui empêche de les concrétiser sur le terrain ?
La volonté politique a été exprimée par les déclarations du Président de la République, il y a deux années, mais le constat alarmant, aujourd’hui, est que les instructions du Président ne sont toujours pas appliquées depuis deux années.
Le résultat, c’est qu’aujourd’hui tout le monde est en train de souffrir, que ce soient les professionnels de la santé ou les citoyens.
Il faut se rappeler que la pandémie de la Covid-19 a mis à nue la déliquescence du système de santé, où les moyens sont très limités, où les infrastructures sont vétustes, et qui s’est notamment traduit par la crise de l’oxygène et l’absence de coordination. C’est grâce à la volonté des hommes et des femmes des structures de la santé publique qui a permis d’affronter la pandémie malgré des conditions de travail catastrophiques. En tant que professionnels de la santé, on a même mis de côté nos droits et nos revendications, malheureusement, maintenant après avoir bataillé pendant plus de deux ans et enduré les pires moments, on est marginalisés par le ministère de la Santé parce que l’on n’est pas sur la même longueur d’onde.

En termes de revendications de droits, où en est le versement trimestriel de la prime covid qui a près de 10 mois de retard ?
Aujourd’hui, nous attendons les 7e et 8e versements et nous sommes en train de dépasser la 9e tranche… Elles n’ont toujours pas été versées malgré les engagements du ministre de la Santé et les instructions du président de la République. Pourtant, le ministre s’était personnellement engagé, le 7 décembre dernier, que le problème serait réglé le mois qui suivait. Puis, c’est silence radio jusqu’au mois de Ramadan où il s’était, encore une fois, engagé au versement de la 7e tranche avant l’Aïd avec des instructions fermes données. Il avait aussi donné des engagements fermes pour appliquer les instructions du Président de la République concernant les autres points du dossier Covid, soit le versement du capital décès aux familles des professionnels de la santé décédés du Covid, la bonification de la retraite et la couverture sociale à 100%, mais rien n’est fait à ce jour. On attend toujours que ces mesures se concrétisent

Et en ce qui concerne les revendications des spécialistes de la santé publique ?
Malheureusement, là aussi, il n’y a aucune avancée et le ministère a rompu le dialogue pour ne pas dire qu’il nous a exclus et marginalisés, et c’est faible comme expression. Pourtant on a saisi à plusieurs reprises le président de la République, mais en ce moment, c’est le blocage total. Il n’y a aucun dialogue avec le ministère de la Santé suite au véritable échec de la commission qu’il a installée. Je rappelle qu’on a demandé à plusieurs reprises au ministre de la Santé de revoir la composition de cette commission, mais rien n’a été fait. Par conséquent, les dossiers des spécialistes, que ce soit les primes d’intéressement, la discrimination à l’imposition, les mesures incitatives et l’abrogation du service civil, annoncé par le président de la République, sont toujours bloqués.
De plus, on n’a aucune information, c’est le brouillard total concernant la révision du statut particulier, on ne connaît même pas le contenu de la copie qui a été envoyée au gouvernement. On se pose la question si c’est un statut particulier basé sur le nouveau statut général de la Fonction publique ou non ? On n’a aucune information et notre problème c’est que c’est le black-out total depuis six mois. On a été tout simplement exclus du dialogue parce qu’on a émis nos avis argumentés sur la méthodologie sur les fameuses assises organisées par le ministère qui, pourtant ont été boycottées par tous les syndicats de la santé publique. On avait certes salué, l’été passé, l’annonce du président de la République pour la réforme profonde de la santé, et on était prêts à passer au travail à travers l’application de la loi sanitaire 2018, de la réforme hospitalière, de la carte santé, mais il a choisi une autre méthodologie en organisant des rencontres qui avaient été déjà faites en 2014.
De ce fait, depuis six mois, on est marginalisés en termes de dialogue, en termes d’activités et, ce qui est pire, cela s’est même étendu à des points techniques… que ce soit en termes de comité ou de réunions d’experts, on en est exclus parce qu’on a émis un avis contraire au ministre de la Santé. En conséquence, malgré les nombreux appels du Président de la République pour l’instauration d’un véritable dialogue, pour le moment, on ne nous demande pas nos avis et nos problèmes et nos revendications sont ainsi mises de côté.