Entretien réalisé par Sihem Bounabi
Reporters : Plus d’une année après sa première annonce pour la mise en place des mesures incitatives pour aller vers l’abrogation du service civil, le président de la République Abdelmadjid Tebboune a donné encore une fois, durant ce mois d’août, des instructions pour leur mise en place. Quel est votre commentaire ?
Dr Mohamed Yousfi :
Nous avons pris acte, tout en saluant la décision du président de la République, et en rappelant aussi que le président de la République avait donné des instructions en avril 2020 pour la mise en place de mesures incitatives en vue de l’abrogation du service civil. Nous n’avons jusqu’ici rien eu de concret. Suite à ces instructions, le SNPSSP a été, certes, reçu au ministère de la Santé, mais rien de concret n’est encore fait.
Il y a quatre mois, nous avons adressé une lettre ouverte au président de la République et suite à cela nous avons été reçus, il y a trois mois à la Présidence, où nous avons soulevé tous les problèmes des spécialistes, que ce soit par rapport au statut particulier ou aux mesures incitatives. Nous prenons donc acte des déclarations du président de la République, mais ce que nous attendons c’est leur concrétisation.

En clair, vous réclamez, aujourd’hui, la concrétisation des décisions prises sur ce dossier… Où se trouve le blocage ?
Ce que nous demandons, c’est que l’on puisse concrétiser cela rapidement afin de sortir d’une situation anormale et injuste qui dure depuis l’année 2000, date de l’application du service civil uniquement pour les spécialistes. Je rappelle que la loi sur le service civil date de 1984 et qu’elle concernait tous les universitaires, qu’ils soient du secteur ou hors secteur de la santé.

Cette loi a été abrogée en 1990 par l’Etat et a été remise, en 2000, uniquement pour le spécialiste de la santé publique. Ce que nous considérons comme une injustice criante. La question qui se pose est pourquoi l’Etat a formé et dépensé pour tous les universitaires et les spécialistes de la santé sont les seuls concernés par le service civil ?
Maintenant sur le fond, l’Etat a remis le service civil pour les spécialistes de la santé parce qu’il y a un besoin de couverture sanitaire spécialisée à travers tout le territoire national. Ce que nous soutenons vivement et les spécialistes de la santé publique sont là pour assumer leur devoir, car ils ont été formés pour aller dans toutes les régions du pays. Mais la manière d’imposer cela est profondément injuste et anticonstitutionnel.

Qu’est-ce que vous reprochez au service civil imposé aux praticiens spécialistes de la santé publique ?
Le service civil est en fait une fausse solution pour régler la couverture sanitaire spécialisée et le droit de tout Algérien d’avoir des soins spécialisés à travers le territoire national. J’ajoute que cette mesure, en plus d’être anticonstitutionnelle et injuste, est également une mesure répressive parce que l’on oblige les gens à partir contre leur gré. Le service civil est une mesure également pénalisante pour les citoyens car cela crée une forme d’instabilité. Dès que le médecin termine son service civil, il repart et il y a de fortes chances qu’il ne soit pas remplacé. J’ajouterai que l’incidence financière de ces mesures est nettement inférieure à celle du service civil avec toutes ses anomalies. En un mot, le service civil coûte plus cher à l’Etat que la mise en place de mesures incitatives.

Quelles sont les conséquences du retard dans la mise en application de ces mesures incitatives, annoncées pourtant depuis une année par le chef de l’Etat ?
L’absence de concrétisation de ces mesures incitatives jusqu’à ce jour a entraîné des effets néfastes sur le système de santé, à savoir une hémorragie très importante des spécialistes de la santé publique. Et comme le secteur des spécialistes de la santé publique est la colonne vertébrale de tout système de santé à travers le monde, cette fuite en avant, qui traduit le manque de volonté politique de régler concrètement la problématique du service civil, a induit des milliers de spécialistes à aller soit vers le secteur privé, soit, encore plus grave, vers l’étranger.
Ce qui est révoltant, c’est que l’Algérie forme à coup de milliards des médecins qualifiés et compétents pour, finalement, les offrir sur un plateau aux pays occidentaux et du Golfe, car on n’a pas réussi à les retenir. C’est inacceptable pour notre pays que l’on pousse injustement des compétences à partir parce qu’on ne leur donne pas leurs droits socioprofessionnels élémentaires pour exercer dignement leur métier.
Il faut savoir que ces 20 dernières années, soit depuis l’instauration du service civil, l’Algérie a formé plus de 40 000 praticiens spécialistes. Mais, aujourd’hui, on comptabilise seulement près de 14 000 spécialistes dans le secteur public. C’est une grande perte pour le pays.
Quelles sont, selon vous, les solutions pour juguler cette hémorragie et assurer une couverture sanitaire spécialisée en Algérie ?
Les solutions sont celles que nous proposons depuis 19 ans, soit depuis 2002, et c’est tout simplement les mesures incitatives qui sont des solutions appliquées partout dans le monde et qui ont fait leurs preuves.
Depuis, 2002, toutes les institutions concernées ont été sensibilisées et ont reçu le document de propositions de mesures incitatives détaillées. Mais, on n’a jamais eu de retour car il n’y a jamais eu de volonté politique pour régler le problème de cette couverture spécialisée. Ce n’est qu’en avril 2020 que, pour la première fois, il y a eu l’annonce du président de la République, et qui vient d’être réitérée, affichant ainsi la volonté politique de trouver des solutions à cette situation.
Les mesures incitatives, soit des mesures pour améliorer notamment les conditions socioprofessionnelles, sont la meilleure des solutions pour la couverture spécialisée au niveau de ce que l’on appelle les déserts médicaux. Que ce soit dans la région des Hauts-Plateaux, du Sud algérien et même dans certaines régions déshéritées du Nord, non loin des grandes villes.
Ce que nous n’arrivons pas à comprendre, et c’est vraiment un paradoxe algérien, tout le monde est d’accord pour dire que le service civil est une fausse solution, mais les mesures incitatives ne sont toujours pas mises en place. Alors qu’avec leur mise en place, le spécialiste est motivé et fait le choix de lui-même de s’installer dans ces régions, car il y trouve son compte en partant faire son devoir. Il faut que les pouvoirs publics prennent conscience que lorsqu’on incite les gens à rester sur place, il y aura une stabilité en termes de présence de spécialistes et à l’avantage des citoyens. De même, les pouvoirs publics n’auront plus le problème de couverture sanitaire spécialisée. Sincèrement, on ne comprend pas comment une solution, qui règle le problème en profondeur et satisfait toutes les parties concernées, appliquée par le monde entier, n’est toujours pas appliquée chez nous ?

Quid de la problématique du statut particulier des praticiens spécialistes de la santé publique sur la table lors de la réunion entre le ministère de la Santé et le SNPSSP ?
Il faut savoir que les spécialistes ont le statut particulier le plus injuste et le plus pénalisant de la Fonction publique eu égard à leur cursus universitaire qui est de Bac + 11 au minimum. On a fait beaucoup de mouvements de grève et de protestation pour réclamer l’amendement du statut particulier dès le départ, soit depuis 2009. Là aussi, parce qu’il est injuste et plein d’anomalies. Et le comble, même la Fonction publique le reconnaît, mais là aussi les choses stagnent et rien n’est fait. Le projet d’amendement du statut a été envoyé par le ministère de la Santé en avril 2011. C’est-à-dire que, depuis plus de dix ans, il est toujours en attente d’être amendé bien qu’il soit finalisé et adoubé par le ministère de la Santé. C’est incompréhensible !
Si on veut régler le problème des spécialistes de la santé publique et les encourager à rester dans le secteur de la santé publique, la première mesure incitative est de rétablir ces spécialistes dans leurs droits à travers un statut particulier. Ainsi, les spécialistes attendent que leur statut soit amendé depuis 10 ans et que les mesures incitatives soient appliquées, depuis 19 ans, pour que le service civil puisse disparaître de lui-même. L’addition de ces deux injustices a pour conséquence une destruction du système de santé publique à travers, notamment, le départ massif de milliers de spécialistes qui sont bafoués dans leurs droits et ne trouvent pas les conditions de travail et d’évolution adéquates avec leurs compétences.

Finalement, quelles sont les attentes du SNPSSP ?
Ce que l’on demande au président de la République est la concrétisation en urgence de ces décisions. Cela fait une année qu’il a donné ordre pour la mise en place des mesures incitatives, mais on n’a rien n’a été fait jusqu’à présent. Encore une fois, nous prenons acte et saluons ses déclarations, mais nous demandons la concrétisation des décisions à travers la révision du statut particulier et l’application des mesures incitatives pour l’abrogation du service civil dont les spécialistes de la santé sont les seuls injustement concernés.