Suite à l’annonce par le ministère de la Santé de l’ouverture officielle du dossier du statut particulier des fonctionnaires de la santé, une série de réunions de commissions mixtes sera lancée dès le 1er juillet prochain et s’étalera jusqu’au mois d’octobre prochain avec treize syndicats du secteur. L’objectif est de faire aboutir une revendication qui date de plus de vingt ans et qui était à l’origine de plusieurs mouvements de protestation des blouses blanches tous corps confondus. Le premier syndicat qui sera reçu dans le cadre du dialogue en commissions mixtes pour l’amendement du statut particulier est le Syndicat national des praticiens spécialistes de la santé publique (SNPSSP). Son président, Dr Mohamed Yousfi, tout en saluant cette démarche, aborde dans cet entretien la nécessité d’amender un statut qui a eu des conséquences désastreuses ainsi que les principales propositions de son syndicat pour la révision du statut particulier.

Entretien réalisé par Sihem Bounabi
Reporters : Tout d’abord, quelle est votre réaction suite à l’annonce officielle de l’ouverture du dossier de la révision du statut particulier de la Fonction publique ?
Dr Mohamed Yousfi
: Sincèrement, il était temps que les choses bougent enfin. C’est l’aboutissement d’un long mouvement de protestation avant même la promulgation de ce statut en 2009, où on avait dénoncé le fait qu’il soit injuste et on avait fait des grèves durant plusieurs mois. A cette époque, le projet du ministère de la Santé paraissait juste, mais lorsqu’il a été validé au niveau de la Fonction publique, il y a eu des changements injustes et discriminatoires, surtout pour les praticiens spécialistes de la santé publique. Le drame, c’est que la Fonction publique englobe tous les secteurs. Mais l’amère réalité, c’est qu’en tant que syndicat dès 2011, on a déposé une demande d’amendement de statut. On nous a répliqué que l’on ne pouvait pas toucher au secteur de la santé sans toucher aux autres secteurs de la Fonction publique. Mais le gouvernement, en 2012, a amendé le statut particulier de l’Education en ignorant le secteur de la santé. Ce qui prouve que politiquement, la santé n’était pas un secteur prioritaire pour le gouvernement. Depuis cette date, soit depuis plus de dix ans, les spécialistes de la santé publique vivent cette injustice avec toutes les conséquences désastreuses que cela implique.

Justement, quelles sont les conséquences de ce statut particulier ?
L’une des conséquences majeures, c’est que depuis des années c’est l’hémorragie des spécialistes de la santé publique, où des milliers de spécialistes de la santé sont partis vers le secteur privé et surtout vers l’étranger. L’autre grave conséquence, c’est le délabrement total du système de santé avec un dysfonctionnement, parce qu’on n’a jamais voulu mettre en place un système de santé basé sur les éléments humains. Ce statut est le plus discriminant et le plus pénalisant, parce qu’au vu de leur cursus universitaire, la plupart des médecins spécialistes ont un cursus Bac +12. Il y a beaucoup d’anomalies et de droits bafoués. C’est inacceptable et inadmissible.

Qelles sont les propositions que vous allez présenter lors de la réunion mixte prévue le 1er juillet prochain ?
Le drame, c’est ce qu’on a proposé depuis dix ans qui est toujours à l’ordre du jour à quelques détails près. Il s’agit avant tout de la progression de carrière et du régime indemnitaire. Il faut absolument rectifier l’anomalie en termes de progression de carrière. Il s’agit du point de ce que l’on appelle le glissement catégorique, où normalement il y a une évolution du point indiciaire. Ainsi, entre le 1er et 2e grade, cela évolue, mais lorsque l’on passe du 2e au 3e grade, on régresse en termes de points indiciaires, ce qui est une aberration. Il y a également une discrimination concernant la rétribution des postes supérieurs par rapport au collègue hospitalo-universitaire. Concrètement, pour le même poste qui nécessite les mêmes compétences et payé par le même ministère de la Santé, il y a une discrimination du montant de salaire. Ce qui fait qu’un chef de service hospitalo-universitaire est mieux payé qu’un chef de service praticien spécialiste. C’est une véritable injustice, car ils ont la même charge de travail et de responsabilité. Il y a également une discrimination dans l’accès aux postes supérieurs. Il faut savoir que le régime indemnitaire entre également dans le statut et dans ce régime, le point le plus discriminant ce sont les indemnités qui sont données par le ministère de la Santé pour les deux corps. Elles sont imposées pour les praticiens spécialistes de la santé à 35% et pour les hospitalo-universitaires à 10%. Là aussi c’est une injustice flagrante qui doit être révisée. Il y a aussi d’autres points concernant les missions. Il faut savoir que les praticiens spécialistes ont des missions de soins et de recherches. Cette mission de recherche existe dans notre statut et elle est bien claire, mais il n’y a pas de texte pour la rémunérer. Et cela aussi n’est pas normal, car nous faisons en tant que spécialistes un travail de terrain de recherche appliquée qui n’est pas rémunéré.

Est-ce que vous pensez qu’avec cette ouverture officielle de la révision du statut, avec l’aval de la Fonction publique, il y a un espoir que les amendements que vous réclamez depuis des années puissent enfin aboutir ?
On reste optimistes pour faire aboutir nos propositions, car cela dépend d’une réelle volonté politique qui est affichée par le président de la République et le gouvernement. Depuis l’Indépendance, c’est seulement l’année passée qu’il y a eu un Conseil des ministres consacré au secteur de la santé, sans oublier les instructions du Président de la République pour l’instauration d’un véritable dialogue pour la réussite de la réforme hospitalière. On a accueilli avec satisfaction le texte des réformes hospitalières proposé par le Secrétaire d’Etat à la réforme hospitalière qui a été validé dernièrement par le Conseil des ministres. Cela illustre une volonté politique qu’on n’a pas vue depuis vingt ans. Il faudrait que cette volonté politique s’exprime par une réelle révision du secteur de la santé publique en s’occupant et en investissant dans la ressource humaine au niveau de la santé. En revoyant complètement le système de gestion du secteur de la santé. C’est avec cette volonté politique d’améliorer et de revoir complètement le système de santé que les choses iront mieux pour la santé publique en Algérie. On a insisté depuis plus de vingt ans, soit depuis 2009, pour que la réforme de la santé prenne absolument en compte les ressources humaines pour qu’elle puisse aboutir. La politique de la santé de tous les pays du monde se base d’abord sur la ressource humaine. Et lorsqu’il y a des discriminations, on ne pourra jamais aboutir à un système de santé publique fort car c’est la colonne vertébrale de la santé.