Le Dr Mohamed Yousfi aborde la situation épidémique marquée par la reprise des infections à la Covid-19, la faible adhésion à la vaccination et le relâchement total des mesures préventives. Il apporte, dans cet entretien, son diagnostic et des éléments de réponse pour affronter la 4e vague de Covid-19.

Entretien réalisé par INES DALI
Reporters : Quelle évaluation faites-vous de la situation épidémique liée à la Covid-19 au vu de la hausse continue des contaminations dépassant parfois 150 à 160 cas par jour ?
Mohamed Yousfi : Nous sommes dans la même situation vécue vers les mois d’avril et mai derniers. C’est une évolution progressive. Il n’y a, certes, pas une explosion de cas confirmés, mais une augmentation un peu lente. Il y a une hausse que nous constatons aussi bien au niveau du nombre de consultants que des hospitalisations dans certains établissements. Et là aussi, ça diffère d’une wilaya à une autre comme, par exemple, Alger et Oran qui sont, cette fois, plus touchées que Blida. Mais le fait est là. On note une reprise très progressive qui peut être plus importante à tout moment, et je peux confirmer que nous sommes au début de la 4e vague.
En tant que spécialistes, on suit aussi l’évolution de la situation au niveau mondial. C’est la 5e vague aux Etats-Unis, en Europe, et dans de nombreux pays asiatiques, où les cas sont en train d’augmenter et même de flamber. A la différence que dans ces pays, surtout ceux qui sont avancés en termes de vaccination, ils ne sont pas débordés au niveau des hôpitaux, et c’est ça le but de la vaccination, bien qu’ils aient certes des milliers de cas puisqu’ils font beaucoup plus de dépistages. La vaccination empêche qu’il y ait pression dans les hôpitaux en termes d’admission des cas de malades graves, qui évitent, ainsi, d’aller en réanimation, ce qui donne donc moins de décès. Prenons l’exemple de pays comme l’Espagne ou le Portugal, qui ont vacciné à hauteur de 80%, le fait est que même s’ils ont des milliers de cas en cette période de 5e vague, ce sont tout de même des cas qui restent gérables parce que ce sont des formes légères de la maladie.

Si la 4e vague venait à s’intensifier, est-on suffisamment préparé pour y faire face et éviter d’avoir à gérer des aléas comme ce fut le cas lors de la 3e vague avec le manque d’oxygène, les hôpitaux saturés… ?
Pour affronter une vague, quelle qu’elle soit, il faut avoir un fort pourcentage de vaccinations. On est plus à l’aise pour faire face à un rebond des cas lorsque la vaccination est à un taux élevé. Ce n’est, malheureusement, pas le cas chez nous. On va affronter cette vague en ayant un pourcentage faible de personnes vaccinées, ce qui induira, automatiquement, qu’on va avoir plus de cas graves en réanimation et plus de décès. Or, une vaccination plus importante peut faire en sorte que cette 4e vague ne soit pas difficile à gérer. Concernant l’oxygène médical, j’espère que la leçon du mois de juillet a été retenue. Selon les échos qui nous parviennent, les hôpitaux se sont préparés en termes de centrales d’oxygène, de concentrateurs… mieux qu’en juillet, parce qu’à cette période, ils n’étaient pas en conformité et n’ayant pas l’habitude de recevoir beaucoup de malades demandant autant de consommation d’oxygène. C’est un problème sur lequel les spécialistes avaient pourtant anticipé et alerté bien avant l’explosion de la 3e vague, comme aujourd’hui. On dit qu’il faut une plus importante vaccination, de même que les mesures de prévention et des gestes barrières soient respectées et aussi contrôlées par les pouvoirs publics.

Quels sont les échos qui vous parviennent des hôpitaux et du personnel soignant quant à la hausse des infections à la Covid-19 qu’ils doivent prendre en charge ? Comment appréhendent-ils cette situation ?
Il est utile de noter que la pandémie de la Covid-19 est en Algérie depuis 21 mois et nous y faisons face, du moins à l’EPH de Boufarik, où elle a débuté, depuis tout ce temps. Le personnel a travaillé en non-stop durant tous ces mois. L’état dans lequel était le personnel de la santé durant la première vague n’est pas celui dans lequel il était durant la 2e vague ni la 3e, et encore moins maintenant. Sans oublier que la pandémie a fait des ravages durant toute cette période y compris parmi le personnel de la santé dont nombreux sont décédés, d’autres ont fait la Covid et sont toujours en train de traîner des séquelles. Tout cela fait que l’état des troupes n’est plus le même qu’au tout début de la pandémie, physiquement et beaucoup plus moralement. C’est tout à fait évident que l’état du personnel soignant est diminué par rapport à il y a 21 mois. C’est clair qu’on continuera de faire notre devoir de soigner, mais il faut dire, aussi, que nous n’avons plus les mêmes capacités qu’au début. Si le citoyen se dit las du confinement, de devoir respecter les gestes barrières et d’être vigilant – alors que nous avons dit que le virus est là pour des années et qu’il faut s’adapter et apprendre à vivre avec – alors nous, les soignants, que dirions-nous ? Nous sommes tous les jours en danger face à la maladie et je répète que l’état physique et moral des soignants est inquiétant car ils ne se sont pas reposés. Surtout ils subissent une forte pression ; même en période d’accalmie, il y a cette pression psychique et morale.

Avec la confirmation de cette nouvelle vague et la hausse des cas, le déconfinement progressif se poursuit et certaines activités à fort potentiel de propagation de la Covid, comme les salles de fêtes, sont autorisées à reprendre. N’y a-t-il pas risque d’un rebond important ?
Le problème n’est pas le déconfinement lui-même ni dans les ouvertures qui ont lieu. Ailleurs, dans d’autres pays, ils déconfinent mais, parallèlement, ils avancent dans la vaccination et ils imposent le pass sanitaire. Par exemple, pour aller dans les salles de fêtes, de théâtre ou dans les restaurants, pour prendre le transport, etc., ils imposent à leurs populations le pass sanitaire. Et en tant que spécialistes, c’est ce que nous demandons depuis plusieurs mois. Nous avons dit qu’il n’y a aucun problème à ouvrir les activités et commerces vu leur apport d’un point de vue économique et social, au contraire il faut ouvrir. Mais à côté de cela, il faut aussi exiger le pass sanitaire ou plutôt le pass vaccinal pour l’accès à tous les lieux publics.

Le pass sanitaire est donc devenu incontournable pour inciter la population à la vaccination ?
Bien sûr. On le dit et on le redit, si on veut vivre avec le virus, même si on ne revient pas à la vie d’avant la pandémie, comme dans tout le reste du monde d’ailleurs, et si on veut mener une vie sociale et économique tout en vivant avec le virus avec le moins de dégâts possibles, il faut se faire vacciner. Et pour avoir un taux de vaccination élevé, c’est indispensable qu’il y ait généralisation du pass sanitaire, pour ne pas dire le pass vaccinal. C’est ainsi qu’on pourra bien s’organiser, non seulement pour préserver les vies humaines et diminuer les formes graves, mais aussi pour préserver le système de santé. Comme je l’ai déjà dit, le personnel est épuisé, en plus, il y a aussi tous les autres malades non-Covid qu’il faut continuer à soigner, car le système de santé, ce n’est pas que la Covid. Il faut rappeler que les autres malades ont payé les pots cassés pendant plus d’une année et pour qu’on puisse s’occuper d’eux sans avoir de pression, il ne faut pas qu’on soit débordés par la Covid. Il faut impérativement que cette pression diminue à travers l’obligation du pass sanitaire.

Justement, même avec cet épuisement du personnel soignant qui est face à la Covid tous les jours et qui connaît donc bien la maladie et ses effets, il y a une réticence à la vaccination. Comment l’expliquez-vous ?
C’est malheureux que ce soit ainsi. Pour le personnel de la santé, nous avons demandé, il y a plusieurs mois, l’obligation vaccinale et pas seulement le pass sanitaire. Ailleurs, les personnels médical et paramédical ainsi que d’autres corps – comme les pompiers, les corps constitués, le personnel de l’éducation nationale et les universitaires – sont obligés de se faire vacciner. Il faut savoir que le pass sanitaire, c’est pour la population générale, mais pour certains corps c’est l’obligation vaccinale. On se retrouve malheureusement avec ce paradoxe où le personnel de la santé n’est pas suffisamment vacciné. Beaucoup ont attrapé la Covid lors de la 3e vague parce qu’ils n’avaient pas reçu les anti-Covid-19, alors que le vaccin était disponible. Et même si c’était en petites quantités entre janvier et mai, la priorité était pour les sujets âgés, les malades chroniques et le personnel de la santé. On était un peu moins de 270 000 personnes du secteur sanitaire à vacciner et les quantités de vaccins importées jusqu’à mai étaient d’environ 3 millions d’unités. Il y avait donc la possibilité de les vacciner, mais la majorité s’est malheureusement abstenue, ce qui n’est pas normal. En outre, lorsque nombre d’entre eux ont contracté la Covid à la 3e vague, les services se sont retrouvés avec un personnel réduit. Il est inacceptable que le personnel de la santé ne soit pas vacciné.

Il y a également un faible taux de vaccination parmi la population avec 5 millions de totaux-vaccinés et 6 millions de primo-vaccinés. Pourquoi la population boude-t-elle toujours la vaccination à votre avis ?
Il y a plusieurs éléments de réponse. Il y a la stratégie de communication qui n’est pas assez percutante et qu’il faudra revoir. Et dans cette stratégie de communication, il n’y a pas que le ministère de la Santé, mais d’autres secteurs aussi doivent s’impliquer. On pourrait également faire intervenir, à travers les différents médias, les spécialistes, les personnalités sportives, politiques, culturelles, comme on peut aussi sensibiliser à travers les mosquées, etc., car sensibiliser est l’affaire de tous. Je dis cela car en face, il y a toute une stratégie des anti-vaccins qui jouent sur l’ignorance de pas mal de citoyens, qui diffusent les fake news et occupent les réseaux sociaux. C’est ainsi au niveau mondial et pas seulement en Algérie. Mais ailleurs, les pouvoirs publics ont, à leur tour, occupé le terrain sur les réseaux sociaux pour ne pas laisser le champ libre aux anti-vaccination. Malheureusement, ce terrain n’est pas bien occupé chez nous, ce qui donne l’occasion à la désinformation avec les conséquences qu’on est en train de voir, sans oublier qu’il y a une sorte de méfiance de la population vis-à-vis de tout ce qui vient des pouvoirs publics et ce, depuis bien avant le Hirak en 2019, alors que là il ne s’agit pas de politique, mais de santé publique. Nous vivons une véritable crise sanitaire. Le problème de confiance ne devrait normalement pas se poser, puisque ce sont les spécialistes qui s’adressent à la population avec preuves à l’appui. Les citoyens peuvent aussi voir ce qui se passe ailleurs et se rendre compte du bénéfice de la vaccination pour mettre un terme à cette méfiance qui pénalise tout le monde et qui ne peut que leur porter préjudice à eux, à leurs familles et à la société.

Avec la détection de cas parmi les lycéens dans au moins deux wilayas, ne faut-il pas engager la réflexion sur la vaccination des 12-18 ans ?
Cela fait plusieurs mois que nous avons dit que le variant Delta touche tout le monde, y compris les adolescents, et avons appelé à leur vaccination. Tout le monde est d’accord, y compris l’Organisation mondiale de la santé et beaucoup de pays ont vacciné les 12-18 ans. C’est vrai que l’impact de la Covid n’est pas important dans cette tranche d’âge, mais lorsqu’ils sont atteints, ils font automatiquement circuler la maladie. Lorsque les adultes ne sont pas vaccinés, il ne faut pas s’étonner que les adolescents soient aussi contaminés. Et tant que le taux de vaccination reste faible, il ne faut pas s’étonner que le virus continue de circuler…