Entretien réalisé par INES DALI
Reporters : Il y a eu, avec la levée, récemment, du confinement partiel à domicile, ainsi que la reprise des lignes maritimes et aériennes, des milliers d’entrées dans le pays. Malgré cela, la situation épidémique reste stable en Algérie et les chiffres assez bas. Quelle explication peut-il y avoir ?
Mohamed Yousfi : Nous sommes dans une phase d’épidémie où le virus circule nettement moins. En revanche, lorsque nous sommes dans une phase où le Covid-19 circule beaucoup, le déplacement des personnes va aggraver l’épidémie parce que le virus est présent en grande quantité dans l’environnement. Etant donné qu’il n’y a pas beaucoup de cas, le virus circule donc moins. Actuellement, la probabilité pour que le virus circule plus est moins importante.
Pour les voyageurs qui viennent en Algérie ou même ceux qui en partent, il ne faut pas oublier qu’ils sont pratiquement tous vaccinés. Il y a donc la protection de la vaccination en plus des mesures barrières. Même si ces dernières ne sont pas toujours bien respectées pendant le voyage (en avion ou en bateau…), je répète qu’il y a surtout la vaccination.
La plupart des voyageurs qui arrivent, notamment d’Europe, viennent de pays qui sont très avancés dans la vaccination. Et les Algériens qui sortent, actuellement, sont, eux aussi, vaccinés puisque c’est l’une des obligations d’entrée dans les pays où ils se rendent. Tout cela fait qu’en respectant les mesures barrières et, surtout, la vaccination,
on a moins de risque que cette ouverture des frontières aériennes et maritimes accentue le nombre de cas chez nous. C’est ce qu’on a toujours dit, le problème n’est pas
dans l’ouverture, on peut tout ouvrir, mais dans le respect des gestes barrières et, encore une fois, surtout dans la vaccination qui est l’élément fondamental de lutte contre la pandémie.

Il y a reprise des contaminations ailleurs, dans certains pays européens notamment, alors qu’ils sont très avancés dans la vaccination. L’OMS parle de près de 50 000 décès par semaine dans le monde. Cela ne devrait-il pas servir de leçon et inciter à redoubler de vigilance en Algérie ?
On continuera de s’inquiéter chez nous tant qu’on n’a pas encore atteint l’immunité collective. Il faudra qu’on s’inquiète et qu’on attire l’attention et, aussi, qu’on mette le paquet sur la vaccination qui est très loin de répondre à l’objectif tracé. On est à moins de 20% de taux de vaccination alors qu’on devrait être à au moins à 80%. C’est cela la problématique. On devrait s’inquiéter du taux de vaccination car c’est ce qui va nous permettre d’être protégés et de ne pas craindre d’autres vagues ou la circulation du virus dans d’autres pays.
Pour la reprise des contaminations ailleurs, il y a deux catégories de pays qu’il faut distinguer. La première, c’est celle de pays comme la Russie, où il y a déjà la saison froide, et qui sont comme nous avec un taux de vaccination assez faible. Chez eux, il y a reprise du nombre des contaminations qui est en train d’exploser, mais j’attire l’attention surtout sur le nombre important de décès. En résumé, au niveau des pays qui n’ont pas avancé dans la vaccination, il y a beaucoup de contaminations et beaucoup de décès.
Dans la deuxième catégorie, on retrouve des pays européens, comme le Royaume-Uni, où il y a certes une reprise du nombre de cas confirmés de Covid-19, mais à la différence que le nombre de décès n’est pas important. Le nombre de malades graves ou en réanimation n’est pas important non plus, et les services de santé ne sont pas dépassés. Tout cela en raison de leur grande avancée dans la vaccination.
Ce sont, donc, deux situations différentes que nous pouvons distinguer : les pays qui ont un retard dans la vaccination peuvent, à tout moment, avoir une explosion de cas Covid et notamment de décès, alors que les autres, ceux qui ont des taux élevés de vaccination, même si les contaminations augmentent, ce sont des cas asymptomatiques, des cas simples ou de maladie modérée. D’où l’intérêt de la vaccination.

Chez nous, en plus du relâchement des gestes barrières, la réticence à la vaccination est toujours là. A votre avis, de quelle manière la tendance pourrait-elle être inversée face au risque d’une recrudescence des cas et d’une éventuelle quatrième vague ?
Tant que nous n’avons pas atteint l’immunité collective et tant que le virus circule dans plusieurs parties du monde, une autre vague n’est pas à écarter en Algérie, comme dans d’autres pays d’Afrique et d’Asie, en raison d’une faible vaccination des populations. Pour inverser la tendance chez nous, on peut agir de trois manières. La première est de renforcer la communication, car celle utilisée par les pouvoirs publics est très molle et pas du tout percutante. Il faut revoir la stratégie et utiliser tous les moyens possibles pour une plus grande sensibilisation de la population.Deuxièmement, il faut aller au pass sanitaire. La majorité des pays qui ont avancé dans la vaccination, avec des taux de 75%, 80% et plus, ont obtenu ce résultat parce qu’ils ont utilisé le pass sanitaire. Si les gens doivent se déplacer dans des endroits publics où il y a risque de contamination, comme les stades, les restaurants, les salles de sport et de spectacles, etc., il faut qu’ils soient vaccinés. C’est une obligation vaccinale indirecte qui, faut-il le souligner, est aussi bien dans l’intérêt de l’individu que celui de la collectivité. En troisième lieu, je dirai qu’en dehors de l’obligation indirecte à travers le pass sanitaire, il faudra aller vers l’obligation vaccinale de certaines catégories professionnelles, comme cela se fait dans beaucoup de pays à travers le monde. Dans ces catégories, il y a les personnels de la santé, les corps constitués, à l’instar de la Protection civile, des personnels de sécurité, sans oublier les autres personnels qui travaillent dans le service public, comme les services d’état civil, les agences postales, etc. Pour tous ceux-là, on devrait passer à l’obligation vaccinale.
En résumé, c’est l’addition des trois éléments que je viens de citer qui va nous permettre d’avancer dans la vaccination. Et nous n’avons rien inventé, ce ne sera pas des méthodes propres à l’Algérie, mais c’est ce qu’ont utilisé la plupart ou plutôt tous les pays du monde qui ont pu avancer dans la vaccination. Ils ont tous utilisé ces moyens pour atteindre un taux de vaccination élevé garantissant l’immunité.

Si nous devions affronter une quatrième vague, qu’on prévoit éventuellement à partir de fin novembre ou décembre, serions-nous prêts notamment au niveau des hôpitaux après le douloureux épisode de l’été dernier ?
Il y a deux aspects à prendre en considération dans le cas où une nouvelle vague venait à apparaître. Le premier est relatif aux hôpitaux et le second à la gestion et la coordination. On est préparé pour le premier mais on ne l’est pas sur le second.
Au niveau des hôpitaux, j’espère que nous avons retenu la leçon de l’été pour le problème d’oxygène, puisque nous sommes en train d’installer des réservoirs et des centrales d’oxygène un peu partout. Ce n’est pas encore terminé, mais ça avance bien. De ce côté, on peut dire que la leçon a été assimilée. Mais, il y a un élément important qui, même après les trois précédentes vagues, continue à ne pas trouver de solution. C’est celui de la coordination dans la gestion de l’épidémie qu’il faut absolument résoudre pour ne pas retomber dans les mêmes aléas relatifs aux lits d’hospitalisation et de réanimation notamment.
Il y a des dysfonctionnements de coordination à trois niveaux. Le premier au niveau des hôpitaux, le deuxième entre les hôpitaux d’une même wilaya et le troisième entre les wilayas. Je m’explique. Parfois, dans un même hôpital, il n’y a pas de coordination entre les différents services. La prise en charge des cas Covid tombe sur le personnel d’un service, tandis que d’autres services refusent le travail et d’autres le fuient… C’est déjà arrivé.
Il y a aussi des cas où dans la même wilaya, il n’y a pas de coordination entre les différents hôpitaux. En principe, les hôpitaux devraient être en contact permanent entre eux, via des lignes téléphoniques, de façon à ce que lorsque l’un n’a plus de place en termes de lits Covid, il devrait savoir vers quel autre hôpital il pourrait transférer les malades, que ce soit pour hospitalisation ou réanimation. Il est utile de rappeler que durant les précédentes vagues, les malades erraient d’un hôpital à un autre sans être sûrs de trouver une place. Et pour éviter ce même cas de figure ou encore éviter aux malades de mourir en cours de route ou chez eux, la coordination entre les hôpitaux d’une même wilaya est très importante pour sauver des vies.
Entre les différentes wilayas, il n’y a pas non plus de coordination, chose qui est anormale aussi et qu’on a vécue sans retenir la leçon. Cette coordination s’effectue, bien entendu, via les directions de la santé et de la population. Par exemple, lorsqu’une wilaya se retrouve avec un grand nombre de cas auquel elle ne peut plus faire face, son DSP devrait avoir une cellule en contact avec la cellule d’une autre wilaya, la plus proche possible, pour y évacuer les malades dans le cas où la seconde dispose de lits pouvant les recevoir. C’est ainsi que cela s’est passé dans d’autres pays, où les malades étaient transférés par hélicoptère, par train, vers les régions les plus proches pour les prendre en charge très vite. Chose que nous n’avons pas fait chez nous. Notre appel au ministère de la Santé est d’agir sur ce problème de coordination et qu’on tire des leçons de ce que nous avons vécu avant. Car même si on met les moyens humains et matériels, s’il n’y a pas de coordination, on aura automatiquement des dysfonctionnements et des dégâts.