Entretien réalisé par Sihem Bounabi
Reporters : Quelle est la situation en ce moment au niveau des structures hospitalières ?
Dr Mohamed Yousfi :
La situation ne fait qu’empirer avec une saturation des services des Urgences et un personnel laminé avec une forte augmentation des contaminations parmi les citoyens ainsi que parmi le personnel soignant. Au niveau de l’EPH de Boufarik, il y a 70 % des lits d’hospitalisation occupés par les malades Covid. C’est toujours le variant Delta qui continue de faire des ravages avec des malades graves qui nécessitent de l’oxygène et, malheureusement, responsable de décès des cas les plus graves. Pour la seule journée de vendredi quatre décès ont été enregistrés.
Au niveau des services d’Urgences, le nombre de consultations a explosé, on est passé en une semaine d’une moyenne de 40 consultations en 24 heures à plus de 160 contaminations pour la même période. Parmi les malades qui se présentent aux Urgences, il y a des formes graves qui nécessitent une hospitalisation dont le Delta est responsable. Mais l’écrasante majorité, ce sont des formes simples à modérées dues au variant Omicron. Le fait qu’il soit très contagieux, il touche toutes les familles, du nourrisson aux personnes âgées. Globalement, ce sont les symptômes d’un fort rhume, comme de fortes céphalées, de la toux et mal à la gorge. Mais la véritable problématique de la propagation du variant Omicron, c’est cette pression importante au niveau des Urgences et l’impact sur le personnel de la santé que l’on n’a jamais vus même durant les 2e et 3e vagues qui étaient pourtant virulentes.

Justement quel est l’impact sur le personnel de la santé ?
Tout simplement, le personnel de la santé est laminé et complètement décimé. A titre d’exemple, je rappelle que le service des maladies infectieuses de l’EPH de Boufarik est le service de référence de toute la région centre en dehors de celui de l’hôpital El Kattar. Jusqu’à vendredi, 10 médecins contaminés et 12 infectiologues, de ce fait on s’est retrouvés avec 3 infectiologues seulement à travailler ; la conséquence désastreuse c’est que les Urgences des maladies infectieuses ne peuvent plus être assurées tous les jours car, tout simplement, il n’y a plus assez de médecins pour le faire, puisque la majorité sont en arrêt maladie ou en isolement suite à leur contamination à la Covid.
Il faut savoir que les Urgences Covid continuent à fonctionner parce que l’on a fait appel aux autres spécialistes de l’hôpital, comme les chirurgiens mais, également, les médecins généralistes. Mais les Urgences des maladies infectieuses ne peuvent être assurées que par des infectiologues et là, on ne peut pas assurer la garde tous les jours à cause de la contamination importante du service des maladies infectieuses. Cet exemple illustre le problème qui est en train d’exister à travers la majorité des hôpitaux. Les seuls qui sont plus ou moins épargnés, ce sont les Centres hospitalo-universitaires (CHU), qui arrivent à tenir grâce au nombre important de médecins résidents. Ainsi, même s’il y a un impact important dû à la contamination, ils arrivent à trouver des solutions. Mais la situation dans la plupart des hôpitaux est alarmante. Cela fait plus de trente-trois ans que je travaille à l’hôpital de Boufarik et c’est la première fois que l’on connaît une telle situation où le service des maladies infectieuses est impacté au point de ne plus pouvoir assurer les urgences quotidiennes. Cela va être très difficile de passer ce cap. L’impact sur le système de santé est très important d’autant plus que le pic n’est pas encore atteint et la pression au niveau des Urgences continue tous les jours.

Quel est votre appel à la population dans le contexte épidémique actuel ?
C’est clair que durant cette période, où la vitesse de contagion est phénoménale, le respect des mesures barrières est crucial. Je lance encore une fois un appel aux Algériens pour respecter le port du masque surtout dans les endroits clos. Il s’agit aussi d’éviter au maximum les endroits fermés sauf nécessité absolue.
Le deuxième appel, je dirais plutôt conseil, c’est de prendre conscience de la nécessité de se faire vacciner contre la Covid pour se protéger et protéger ses proches des complications de la maladie. J’insiste sur l’importance de la vaccination contre la Covid car le variant Delta est toujours en train de circuler. Concernant le variant Omicron, nous avons l’exemple des pays où il y a une forte vague de contaminations à ce variant du fait que la majorité de la population est vaccinée, l’Omicron a fait très peu de dégâts et atténué les formes graves, y compris chez les personnes âgées et les malades chroniques, du fait que ces catégories vulnérables étaient les premières à être vacciner.
Malheureusement, chez nous, il y a un très faible taux de vaccination et cela risque d’avoir de graves conséquences surtout pour les personnes vulnérables. Il y a aussi un point important qui est la mise en application stricte du pass vaccinal. L’Etat a signé un décret, il y a plus d’un mois, pour la mise en application du pass vaccinal, mais sur le terrain il n’est pas concrètement appliqué que ce soit dans les stades, les transports ou les lieux de rassemblements. Le problème est que maintenant les structures sanitaires sont frappées de plein fouet par cette nouvelle vague du variant Omicron en plus du Delta. Il faudrait que les citoyens pensent aux professionnels de la santé et aussi à leur propre santé parce que ce sont les professionnels qui se mobilisent pour accueillir les citoyens malades. Mais si les citoyens continuent à négliger les mesures barrières et ne pas se faire vacciner, et ainsi contribuer à propager le virus même parmi les professionnels de la santé, la question est, qui va prendre en charge les malades Covid et même non Covid, si le personnel de la santé est décimé et dans l’incapacité d’accueillir les malades ?