ENTRETIEN REALISE PAR INES DALI
Reporters : La vaccination anti-Covid-19, qui a débuté la semaine dernière, est qualifiée de lente par certains, tandis que d’autres préfèrent dire qu’elle est plutôt progressive puisqu’elle s’étalera sur une année. A votre avis, comment peut-on vraiment l’estimer ?
Dr Mohamed Yousfi : Toute stratégie vaccinale dépend d’abord des quantités de vaccin dont on dispose et, particulièrement, en cette situation de pandémie de Covid-19. Un événement exceptionnel qu’on n’a pas connu depuis la Seconde Guerre mondiale. Les vaccins sont arrivés à l’échelle mondiale depuis environ deux mois ou deux mois et demi avec une demande qui se chiffre en milliards de doses puisque tous les pays sont touchés. La demande est donc très importante et il est impossible qu’elle puisse satisfaire tout le monde dans un premier temps, surtout que les pays développés comme les Etats-Unis, l’Europe, le Japon, etc. ont effectué des commandes de pratiquement 50% des doses qui sont actuellement disponibles et qui le seront durant les mois prochains. Ce qui reste en termes de quantités est donc peu pour les autres pays.
En Algérie, nous sommes tributaires de tout ceci. Il ne faut pas oublier que jusqu’à présent nous n’avons eu que 100 000 doses pour 50 000 personnes et l’objectif est d’avoir 40 millions de doses. C’est donc tout à fait normal que la stratégie vaccinale commence très doucement car les quantités de vaccin reçues sont minimes. Utiliser ces quantités en une semaine ou en un mois ne change pas grand-chose pour le moment, car c’est tout ce que nous avons. Bien sûr nous préférons que la vaccination s’effectue rapidement mais, encore une fois, on reste tributaire de cette quantité.
La vaccination n’est donc pas lente, mais elle est fonction des doses disponibles. Il faut savoir que tous les établissements de santé ont eu des petites quantités et donc inférieures à la demande. C’est la règle générale. Tant que nous n’avons pas de grandes quantités d’antidote, on ne peut pas apprécier ou dire que la vaccination est lente. Elle serait lente si on avait de grandes quantités et qu’on aurait traîné pour les administrer, ce qui n’est pas le cas. Il y a aussi un autre point à soulever et qui relève de la stratégie du ministère de la Santé.
Justement, à ce propos, la stratégie vaccinale telle qu’appliquée actuellement sur le terrain est-elle efficace ? Sinon, quels sont les aléas et comment y remédier ?
On aurait aimé, vu la quantité très minime de vaccin, qu’un calendrier de priorisation soit mis au point et bien communiqué par le ministère de la Santé. Par exemple, quand il y a eu l’annonce de vaccins qui allaient arriver, on aurait aimé qu’avec cela soit annoncée clairement par quelle catégorie commencer la vaccination parmi les prioritaires. Parce que dans la circulaire du ministère, on parle de toutes les catégories prioritaires, à savoir le personnel de santé, les sujets âgés de plus de 65 ans et les malades chroniques, mais sans préciser par qui commencer exactement. On leur a dit à tous de se rapprocher des structures de santé et c’est cela qui a fait qu’il y ait une sorte de confusion. Les gens se présentent alors au niveau des centres vaccinaux et prennent rendez-vous… Mais vu la quantité de doses de vaccin qui n’est pas importante, même au niveau du ministère de la Santé, on peut dire qu’actuellement il y a des établissements où il n’y en a plus. La communication devrait être plus claire et transparente pour éviter ce genre de situation.
Toujours à propos de la stratégie, on a parlé de la plateforme numérique – dont on dit qu’elle sera opérationnelle dans quelques jours – et d’un calendrier devant être élaboré par la tutelle, précisant quelles quantités d’antidotes seront reçues de telle à telle période, quelle catégorie est concernée par la vaccination de telle à telle période, etc. Jusqu’à présent, tout cela n’est pas encore au point alors que c’est important car, une fois ces deux éléments prêts, l’organisation sera meilleure.
Pouvez-vous expliquer un peu plus comment se déclinerait le support numérique ?
La personne qui veut prendre un rendez-vous pour se faire vacciner entre dans la plateforme et trouve, par exemple, les informations relatives à la catégorie à laquelle elle appartient. Cette plateforme qui est un support important, ainsi qu’un calendrier précis, est d’un grand apport puisqu’elle comprendra les renseignements qui précisent les dates de vaccination du personnel de la santé, des personnes âgées et des malades chroniques. Chaque personne concernée par la vaccination trouvera une plage de rendez-vous dédiée à la catégorie à laquelle elle appartient et n’aura, ensuite, qu’à choisir la date qui lui convient.
Je reviens au rythme de la vaccination pour dire qu’il n’est pas lent en raison des petites quantités de vaccin, mais je dirai aussi qu’il y a eu une mauvaise communication sur le sujet et cela fait partie des aléas. J’insiste alors sur la communication pour dire que le ministère doit bien communiquer et donner un calendrier précis pour chaque catégorie. Il faut communiquer, bien sûr à travers l’ensemble des médias, mais aussi sur le support qui utilise la plateforme numérique. J’insiste sur ces deux éléments que sont la communication et le support car ils sont importants.
La stratégie de communication doit être claire, précise et dans la transparence la plus totale. Il ne devrait pas y avoir de problèmes là-dessus et dans tous les pays du monde on est en train de dire que le personnel de la santé, qui reste un personnel à fort risque de contamination, sera vacciné en premier, par exemple de février à la mi-mars, les personnes âgées de la mi-mars à avril, etc. L’essentiel, c’est de le dire aux gens et ne pas les laisser dans la confusion en disant on vaccine les catégories susmentionnées sans autres précisions. Car tous ceux qui se sentent concernés se ruent pour se faire vacciner alors que les quantités ne sont pas suffisantes. La solution donc pour éviter la confusion et le déplacement des gens au niveau des structures de santé pour prendre un rendez-vous, avec le risque qu’on leur dise de revenir une autre fois faute de vaccin, est de communiquer avec transparence et donner un support pratique pour la prise de rendez-vous.
C’est pour cela que les rendez-vous doivent être bien organisés sur la plateforme qui, elle, est conditionnée par l’échéancier de la réception des vaccins. Lorsque le
ministère de la Santé sait qu’il reçoit une telle quantité de vaccins à telle échéance, il peut alors établir le calendrier par catégorie, communiquer dans la transparence et permettre l’organisation des rendez-vous. Le calendrier vaccinal est donc tributaire de l’échéancier de l’arrivée des vaccins.
Je tiens à souligner que la vaccination est le seul moyen qui nous permet de lutter efficacement contre cette pandémie et il faut que les citoyens le comprennent et ne fassent pas cas des voix qui colportent le contraire. Je sais qu’en disant cela on se retrouve un peu en porte-à-faux avec la situation actuelle et c’est pour ça qu’on doit juste dire au citoyen qui on va vacciner et quand.
La situation épidémiologique est stable, les citoyens se sentent rassurés avec le début de la vaccination et semblent moins se soucier des gestes barrières. N’y a-t-il pas un risque de voir la situation sanitaire s’inverser et la pandémie gagner une plus grande proportion ?
Il faut savoir que la vaccination des catégories prioritaires pourrait durer des mois, peut-être jusqu’à l’été ou la fin de l’été et le citoyen doit bien comprendre qu’il n’y a pas de disponibilité de doses suffisantes de vaccins au niveau mondial. C’est pour cela que j’appelle à la poursuite du respect des gestes barrières. On ne le dira jamais assez.
En attendant de recevoir les doses de vaccins et sachant que la vaccination va s’étaler sur plusieurs mois ou même sur une année, et tant que nous n’avons pas au moins 70% de la population vaccinée pour atteindre l’immunité collective, le coronavirus continuera de circuler. La pandémie connaîtra une accalmie lorsqu’on tendra vers le taux de 70%. Nous en sommes très loin maintenant et il faudra donc maintenir les gestes barrières et l’ensemble des mesures de prévention en toutes circonstances.
La situation épidémiologique est très stable depuis pratiquement un mois, ce que nous envient beaucoup de pays. Depuis une vingtaine de jours, nous sommes dans la fourchette comprise entre 200 et 300 cas confirmés par jour et nous espérons que cette décrue se poursuive. Il y a moins de pression au niveau des hôpitaux, moins de malades hospitalisés et la diminution d’au moins 70 à 75% du taux d’occupation des lits Covid. Il y a aussi une diminution de décès et de malades en réanimation…
Mais cette situation stable est, encore une fois, tributaire du respect des gestes barrières. Il faut qu’on continue de les observer afin de continuer à faire baisser les chiffres ou, au moins, les stabiliser pour éviter la recrudescence que nous avons eue en avril 2019, en été ou encore en novembre dernier. Nous ne sommes pas à l’abri, comme cela s’est passé ailleurs, d’une nouvelle flambée. Les citoyens doivent rester vigilants et respecter les mesures de prévention. Les pouvoirs publics doivent aussi veiller à les faire respecter tant que la vaccination n’a pas atteint les 60-70% pour aller vers l’immunité collective. n