Psychiatre émérite et auteur de plusieurs ouvrages, Dr Mahmoud Boudarene, ex-député, est un habitué des débats publics. Pour beaucoup d’observateurs, l’homme assume pleinement ce rôle social, le devoir de militant, conscient de son statut de professionnel de la santé mentale et d’acteur politique concerné par tout ce qui agite la société en mettant son savoir et sa « science » au service de la collectivité. Acteur social disponible, doublé de la pertinence de l’homme de science, Dr Boudarene ne rechigne pas à éclairer par ses analyses et ses interventions le débat public sur des questions qui agitent la société, en général, et la santé mentale en particulier. Un investissement et un engagement dont il donne l’exemple à travers cet entretien où il donne son éclairage de l’homme inquiet et concerné par les soubresauts de la crise sanitaire du Covid-19.


Reporters : Les crises consécutives aux catastrophes à grande échelle (guerres, catastrophes écologiques et naturelles…) impactent la vie de l’homme. Quelles sont les incidences de la crise sanitaire actuelle et son corollaire le confinement, du point de vue psychique, et quelles sont ses conséquences sur notre santé mentale et les comportements sociaux ?

Dr Mahmoud Boudarène : Cette pandémie mondiale a mis en état d’alerte l’humanité toute entière. Il n’y a pas de raison que cette épouvantable inquiétude ne s’empare pas de l’individu, alors qu’elle a affecté et suscité l’émoi de toute la planète. Voilà un événement qui est hors du commun, et des discours qui alarment parce qu’ils font de ce virus un monstre en voie de dévorer l’humanité. Un séisme planétaire, une catastrophe sanitaire qui est en voie d’emporter des millions de personnes qui sont confrontées avec la mort, un climat de fin du monde… Le décor est planté, il ne reste plus aux sujets anxieux, enclins à une frayeur indicible, qu’à vivre leur drame intérieur et à consommer l’angoisse perpétuelle qui les habite, et à faire l’expérience d’un véritable traumatisme psychique. Pour ces personnes, quand l’angoisse s’est infiltrée dans l’esprit, rien ne peut plus l’en extirper et l’éteindre. Elle gagne en ampleur et les propos rassurants qui tentent de la contenir ne sont pas opérants, car elle évolue pour son propre compte. Elle est contagieuse et l’est encore plus que la peur. Elle se propage de proche en proche, mais elle est transportée encore plus vite par les réseaux sociaux qui assurent une contagion fulgurante à distance, non pas du virus, mais de l’angoisse, faisant de cette dernière une véritable épidémie avec les retombées psychosociales observées dans ces cas. Des comportements individuels et collectifs inadaptés surgissent, ils peuvent être plus dangereux pour la communauté que l’objet qui est à l’origine de l’état de panique générale. On observe chez des sujets des attitudes de déni de la menace avec refus de se soumettre aux recommandations indispensables mettant ainsi en danger le groupe social ou, à contrario, des états de frayeur inconsidérée avec une agitation tout aussi dangereuse et qui peut par la contagion se propager et aboutir à des désordres sociaux incontrôlables. Elles se produisent dans les suites immédiates de l’événement traumatisant ou dans les jours proches, ce sont les réactions aiguës ou subaiguës de stress. Elles surviennent quelquefois à distance, plusieurs semaines plus tard et signent un tableau clinique spécifique que l’Ecole américaine de psychiatrie a nommé Posttraumatic Stress Disorder, état de stress post-traumatique. Cette affection a été décrite à la suite de grandes catastrophes, les séismes, les tsunamis ou encore les guerres, mais elle a été aussi rapportée dans les accidents de la voie publique et dans les agressions des personnes, comme par exemple les prises d’otage, les viols ou les vols à main armée. Tous ces événements ont en commun l’expérience effroyable de la confrontation du sujet avec la mort. Parce que cette pandémie mondiale – un événement hors du commun, je le soulignais – a justement une relation de proximité avec la mort, elle jette l’effroi et laisse une cicatrice indélébile dans l’organisation psychique du sujet. Cette cicatrice agira plus tard comme une épine irritative qui empoisonnera à jamais l’existence de l’individu. Des désordres psychiques plus ou moins graves apparaîtront quelques semaines, voire quelques mois, après cet événement et contrarieront le destin du sujet. Angoisse avec attaque de panique, irritabilité, troubles de l’humeur avec perte du plaisir et anesthésie affective, agressivité, insomnie, cauchemars terrifiants et répétés, souvenirs (reviviscences et flashs) désagréables, inadaptation sociale et professionnelle, comportements additifs (toxicomanies), etc., sont les troubles habituellement décrits. Ils seront isolés ou plus ou moins associés pour constituer des tableaux cliniques variés, qui s’inscrivent toujours dans la rubrique de l’état de stress post-traumatique. Si cette pathologie est généralement responsable d’un lourd handicap avec une désinsertion sociale, il peut être moins grave et ne pas hypothéquer l’équilibre social du sujet, même si ce dernier souffre toujours dans la solitude. C’est donc moins le confinement que l’événement qui en est à l’origine qui est responsable de la survenue de l’état de stress post-traumatique. Pour en revenir justement au confinement, il constitue sans doute par certains de ses aspects un des éléments qui contribuent à accentuer l’effroi qui s’est déjà emparé de l’individu. Mis en isolement forcé, ce dernier a le sentiment de perdre l’initiative sur son existence. Il n’a plus le contrôle sur les événements, en particulier si les sources d’information lui sont interdites ou si les nouvelles qu’il reçoit amplifient sa frayeur. Son angoisse s’aggrave et son esprit déjà horrifié est envahi par des pensées aussi insensées qu’absurdes qui le fragilisent davantage et accentuent le traumatisme psychique. Il est évident que la durée de l’enfermement joue un rôle important dans l’aggravation du traumatisme psychique et le développement ultérieur de l’état de stress post-traumatique, mais pas seulement. Ces désordres psychiques n’affectent pas, heureusement, tous les sujets, ils concernent ceux qui présentent une particulière vulnérabilité qu’il serait trop long à détailler ici.



Pour les gens sans antécédents psychiatriques, quels sont les risques liés au confinement, autrement dit, les individus ont-ils les mêmes réactions face à ces éléments perturbateurs?
Pour les gens sans antécédents psychiatriques ou sans vulnérabilité, le confinement représente un risque peu important. Même si des troubles venaient à se manifester, ils seront passagers et n’hypothéqueront pas l’avenir psychique du sujet. En réalité, tout est dans la gestion de cette contrainte qu’est le confinement et tout est dans la façon avec laquelle le sujet l’appréhende. Si celui-ci, le confinement, est vécu comme un élément protecteur, son impact sera moindre. Je veux dire que si le sujet a intégré l’idée que rester cloîtré chez soi est la garantie de ne pas être infecté par le virus et donc un gage de survie, le sujet le vivra avec moins de souffrance. Si par contre, il n’a pas compris que c’est là une assurance vie pour lui et les siens, l’effet du confinement peut être désastreux. Mais si le confinement est une contrainte sanitaire indispensable, il s’agit aussi d’un dispositif qui doit être accompagné d’un certain nombre de mesures qui mettent les sujets à l’abri de la souffrance. Je pense notamment à la communication et à la pédagogie qui doivent prévaloir dans ce cas, les personnes étant dans le besoin de comprendre le pourquoi du confinement et dans le constant désir d’être tenues informées de la réalité de la situation – faut-il souligner le danger que constitue le recours aux réseaux sociaux pour combler le manque de l’information. Par ailleurs, pour que la souffrance ne soit pas, le confinement doit être assorti de dispositions financières que les pouvoirs publics doivent prendre pour venir en aide aux familles dans le besoin, notamment celles dont les revenus sont liés au travail journalier. L’ouvrier journalier ne peut pas rester confiné chez lui – sans en souffrir – alors que de son travail quotidien dépend la survie des siens. Cela est impensable, comme il est invraisemblable que les sujets restent tranquillement chez eux alors qu’ils sont préoccupés par l’approvisionnement en denrée alimentaire. Si à la frayeur de l’épidémie s’ajoute la crainte de la famine, la souffrance psychique ne peut que survenir, particulièrement chez les sujets les plus inquiets. Le confinement doit être agi et non pas subi, faute de quoi il est porteur de risque pour la santé. Pour que le confinement soit agi, les sujets doivent avoir toutes les garanties pour leur survie. Cela est de la responsabilité de l’Etat.

Quelles stratégies adopter et comment gérer son stress pour éviter de subir des troubles plus importants ?
Cette question est au coeur du problème. Que faut-il faire pour amortir l’effet traumatique de l’événement et éviter la survenue de troubles psychiques pendant ou à distance de celui-ci ? Autrement dit, comment rendre contrôlable cette situation afin de vivre cette expérience sans effroi ? Quand l’événement survient, il force l’étanchéité psychique et rend l’individu brutalement perméable à celui-ci (l’événement) et à toutes ses conséquences. Tout se passe comme si l’événement s’engouffrait dans la vie psychique du sujet et le noyait. Ceci arrive à plus forte raison quand cette étanchéité a déjà subi des coups de boutoir par le passé et a été fragilisée par des événements traumatisants antérieurs. C’est le cas des personnalités anxieuses. Ces dernières sont connues pour être incapables de faire barrière aux événements et d’être enclines à absorber toutes leurs conséquences. Si cette perméabilité accrue aux événements est « légendaire » chez les anxieux, ils sont aussi connus pour avoir peu d’étanchéité pour leurs émotions qui se manifestent de façon accrue et parfois inconsidérée. Les manifestations d’angoisse et/ou les crises de panique dont ils font preuve souvent en sont les témoins. Cela veut dire que l’étanchéité psychique qui joue le rôle de filtre et qui régule les entrées et les sorties dans la vie psychique – qui sont le reflet des capacités d’adaptation du sujet, de sa résilience – n’est plus opérante. A ce stade, le sujet nécessite une aide extérieure afin de pallier la faillite de ses propres ressources. Les stratégies à mettre en place visent à réduire non seulement l’impact de l’événement mais à en amortir aussi les conséquences. Si des équipes formées à l’assistance psychologique ont un rôle indispensable à jouer dans le soutien immédiat aux personnes, les stratégies à mettre en place doivent également s’appuyer sur l’information et la communication. Les sujets victimes sont toujours submergés par une frayeur qui bride leurs capacités de raisonnement, ils sont tout à leur émotion et manifestent subséquemment des comportements inadaptés. Le travail des équipes de soutien psychologique se situe précisément durant cette phase délicate de stress aigu. La communication est indispensable à cette phase de prise en charge. Elle privilégie la pédagogie dans toutes les informations à dispenser, notamment concernant l’événement afin de mieux le faire connaître et d’en amortir les effets. Ce travail pédagogique doit également procéder à la dé-dramatisation du vécu du sujet, de son angoisse et de la faillite de ses défenses, ce dernier devant comprendre ses émotions comme un phénomène normal, se les réapproprier et accepter leur survenue. Par ailleurs, quand le « calme psychique » est revenu chez le sujet, il faut qu’il soit assuré du soutien des siens, de sa famille, de la communauté et dans certains cas des pouvoirs publics. Cela aide à restaurer le sentiment de sécurité et amorce la reconstruction de l’étanchéité psychique.

Parmi les problèmes induits par cette situation d’isolement et de cessation d’activités, celui lié à la difficulté de certains individus à gérer leurs émotions (colère, agressivité et autres comportements additifs…), cela entraîne, par exemple, des conflits intra familiaux…
Justement, la difficulté qu’éprouvent certains sujets à avoir le contrôle sur leurs émotions est en étroite relation avec cette perméabilité psychique que je viens d’évoquer. Si chez certaines personnes les choses rentrent dans l’ordre parce qu’après l’événement il y a une restitution ad integrum de l’étanchéité psychique, chez d’autres, en particulier chez ceux qui sont déjà vulnérables, des fuites continuent à affecter cette barrière filtrante. Les sujets restent trop sensibles aux événements « normaux » qui émaillent l’existence quotidienne et ils y réagissent avec également trop d’émotions. Ce sont des sujets instables sur le plan émotionnel et qui réagissent avec une irritabilité qui n’est pas compréhensible aux yeux de l’observateur extérieur. Ils explosent pour peu et entrent dans des colères difficiles à contrôler, ils peuvent être violents et passer à l’acte. Des agissements qui pourrissent la vie de famille et qui terrorisent souvent le conjoint et les enfants. Ces comportements suscitent la culpabilité chez le sujet qui prend toujours conscience de l’absurdité de ses réactions. C’est dans ces conditions qu’il se met en retrait des siens et qu’il s’adonne à des conduites d’intoxication à l’alcool, au tabac, au cannabis et autres psychotropes. Il veut à la fois avoir l’ascendant sur son anxiété, sa culpabilité et ses réactions agressives et violentes, en vain, parce que loin d’apporter l’apaisement recherché, ces agissements éloignent davantage le sujet de sa famille… Des décompensations dépressives jalonnent souvent l’existence du sujet avec quelquefois la survenue du passage à l’acte suicidaire. Un tel tableau clinique survient généralement à distance de l’événement, quelques semaines à quelques mois plus tard, et quand il survient, c’est moins les conditions d’isolement – de confinement – que le traumatisme causé par l’événement et l’histoire faite de nombreux traumatismes antérieurs qui en sont responsables. C’est ce que j’ai appelé état de stress post-traumatique.

De votre point de vue, cette situation aura-t-elle des conséquences sur la santé mentale des individus, dans l’avenir. Comment entrevoyez-vous la situation post-traumatique ?
La situation que nous vivons présentement aura des conséquences sur la santé mentale des sujets – sur certains, ceux qui auront été considérablement affectés par cet événement, sans doute, mais aussi et plus généralement sur les sujets qui présentent une vulnérabilité psychologique. Cette pandémie mondiale au coronavirus – comme tous les événements traumatiques que peut connaître l’être humain durant son existence – laissera des séquelles indélébiles dans la vie psychique des sujets. Ils seront marqués à vie et en souffriront plus ou moins sévèrement pour tout le reste de leur existence. Certains de nos parents ont souffert et souffrent encore des traumatismes subis durant la guerre d’indépendance nationale, nombre de nos concitoyens de Chlef ou encore de Boumerdès gardent encore les séquelles des séismes qui ont frappé ces villes, la décennie rouge par la violence effroyable qu’elle a charriée a marqué de façon durable les esprits des populations qui ont en été victimes. Certains accidents de la voie publique, les agressions et les viols sont aussi des événements qui peuvent également hypothéquer définitivement une existence. Dès que le sujet, je le disais, est confronté à la mort – la sienne ou celle d’un proche – tout bascule. Son sentiment de sécurité est ébranlé, l’effroi le pénètre et ne le quitte plus. La peur prend possession de sa personne et sa vie n’est envisagée qu’à travers le prisme déformant de celle-ci. La mort est tout le temps présente à l’esprit du sujet. La situation post-traumatique à laquelle vous faites allusion est celle-ci. Elle est le résultat de l’un ou l’autre des événements que je vous ai cités, lesquels événements remettent tous en cause les éléments psychiques sur lesquels le sujet a fondé la sécurité intérieure et la permanence de la vie. Tous deux définitivement effondrés et très difficiles à reconstruire. C’est le travail qu’auront à faire les intervenants de terrain – médecins et psychologues – a posteriori, c’est-à-dire à distance de l’événement, quand les troubles psychiques apparaîtront – mais c’est aussi le travail de ceux-ci au moment de la survenue de l’événement pour prévenir justement le traumatisme ou tout au moins pour en réduire les effets sur la vie psychique. Le travail des professionnels est ardu pour peu de succès, hélas. Le traumatisme sera pour le sujet un fardeau lourd à porter et la souffrance qu’il ne manquera pas d’engendrer constituera son viatique de rigueur.