Les élections de renouvellement de la moitié des membres de la section ordinale de l’Ordre des médecins d’Alger se sont déroulées le 27 mai dernier au sein du siège du Conseil de l’Ordre de la polyclinique des Sources, dans un contexte marqué par une requête auprès de la justice du ministère de la Santé, la veille de l’élection, pour délocaliser le lieu du vote vers quatre autres hôpitaux. Toutefois, le Conseil de l’ordre a décidé de maintenir le déroulement du scrutin au niveau de son siège, invoquant notamment la légalité de cette opération. Le ministère de la Santé aurait saisi le Conseil de l’ordre pour invalider le résultat de cette élection. Dr Bekkat-Berkani, président du Conseil national de l’Ordre des médecins et de la section ordinale d’Alger, aborde dans cet entretien le déroulement de ces événements, la position du Conseil de l’ordre face à cette situation et ce qui semble être «un acharnement» contre sa personne suite à ses déclarations sur la gestion de la crise sanitaire…

Entretien réalisé par Sihem Bounabi
Reporters : Tout d’abord, pouvez-vous revenir sur les faits qui ont marqué le déroulement du scrutin du renouvellement de la section ordinale de l’Ordre des médecins d’Alger ?
Dr Bekkat-Berkani :
Permettez-moi de rappeler que ces élections étaient prévues depuis déjà trois mois selon un calendrier électoral bien précis et dans le respect du code électoral qui est adopté par les trois professions, c’est-à-dire les pharmaciens, les chirurgiens-dentistes et les médecins. Il s’agit d’élections prévues pour le renouvellement de moitié, en particulier à Alger, à la même date le 17 juin. Au siège du Conseil de l’ordre des médecins, le vote avait commencé avant la date du 27 mai par correspondance, dix jours auparavant, selon une procédure spéciale du code électoral ; tout cela sous l’autorité d’un huissier de justice pendant dix jours. Il se trouve qu’au niveau d’Alger uniquement, il y a eu une contestation du ministre de la Santé qui a introduit une demande en référé auprès du tribunal administratif compétent de Bir Mourad Raïs. Il invoque l’impossibilité de tenir le scrutin car la polyclinique les Sources est un endroit où on réalise la vaccination anti-covid. La requête du ministère de la Santé a été déposée mercredi soir, alors que le scrutin était déjà en cours depuis dix jours. Le lendemain, jeudi, le vote s’est poursuivi pour son dernier jour pour les personnes qui pouvaient voter en présentiel. Nous avons été appelés par le tribunal administratif pour nous signifier le changement de lieu de vote vers quatre hôpitaux. Je tiens à préciser que l’organe du Conseil de l’ordre est indépendant du ministère qui a ses propres règles. C’est une institution de la République qui ne dépend pas du ministère de la Santé, mais qui est hébergée dans les structures de la santé. Sur cette décision à la veille d’une élection, nous avons invoqué au niveau du tribunal administratif l’impossibilité de réaliser l’opération du scrutin tel que préconisée, notamment pour des raisons logistiques. Nous avons donc fait appel de cette décision auprès du tribunal. La loi est claire. Le Conseil de l’ordre n’est pas sous la tutelle du ministère de la Santé. L’élection doit se dérouler au sein du siège du Conseil de l’ordre et personne n’a le droit de décider à la place de l’ordre, qui est souverain.

Donc, légalement, vous aviez le droit de maintenir cette élection…
Les élections ont été maintenues parce que la délocalisation était impossible à appliquer et nous avions interjeté appel au Conseil d’Etat sur sursis de décision auquel nous n’avons pas eu de réponse en temps utile. Le jeudi 27 mai de 9H à 17H le scrutin s’est déroulé dans la légalité et tout à fait normalement. Nous avons eu le score le plus élevé depuis que nous faisons ces élections de moitié tel que le prescrit la loi. Nous avons eu 1 350 participants malgré les fausses informations distillées auprès des médecins disant que le scrutin avait été annulé.

Il semblerait que le ministère de la Santé, après avoir demandé la délocalisation de ce scrutin, ait demandé son annulation. Avez-vous des craintes quant à la validité de cette élection ?
Nous n’avons aucune crainte quant à la validité du scrutin, car elle est décidée par les autorités judiciaires qui la valident d’office. Nous sommes coiffés par la loi électorale qui est commune aux chirurgiens-dentistes. Le dépouillement des urnes a commencé à 17 heures sous l’autorité d’un huissier de justice territorialement compétent, désigné par le tribunal de Bir Mourad Raïs. Il s’est poursuivi jusqu’à 6H30 du 28 mai, où il y a eu confection des procès-verbaux des résultats sortis des urnes. Le procès-verbal a été établi par huissier de justice et affiché au niveau du siège. La contestation ou le recours d’abord organique ce fait au niveau du Conseil national de déontologie pendant une période de 15 jours. Les sections ordinales se réuniront d’ici la fin du mois de juin pour procéder à l’installation et à la réélection des organes dirigeants. Sur le plan judiciaire, le dimanche 30 mai, nous avons déposé une contestation au niveau du Conseil d’Etat quant à la demande d’annulation du scrutin, avec la présentation de tous les faits. En l’occurrence, selon le code électoral, les électeurs ont été convoqués depuis le mois de mars dernier, les lieux électoraux, les compositions des commissions ont également été établis. Et le fait est qu’à la veille de cette élection aucune autorité n’a le droit de nous imposer un changement. La cause sanitaire invoquée ainsi que celle de la perturbation de la vaccination ne sont pas pertinentes. Puisque, d’une part, la polyclinique des Sources est assez grande et cette élection ne gêne en rien le déroulement de la vaccination. D’autre part, il n’y avait aucun risque sanitaire, car tout le protocole a été respecté à la lettre. Bien au contraire, c’est le fait d’envoyer des médecins dans des hôpitaux qui représente un danger en faisant débarquer des centaines de médecins. Le ministère de la Santé a le droit de contester, mais je tiens à rappeler que nous sommes indépendants de son autorité dans ce cas précis. Je tiens aussi à préciser que je ne suis pas concerné par cette élection, c’est un renouvellement de la moitié des membres, et je fais partie de la moitié des membres dont le mandat est encore valide pendant les deux prochaines années.

Sur les réseaux sociaux, il y a eu également plusieurs publications de confrères membres de l’Ordre des médecins qui résonnent comme un souffle de contestations interne…
Chacun a le droit de donner son avis, surtout que les réseaux sociaux sont devenus une nouvelle forme médiatique. Ce que nous déplorons, ce sont les atteintes aux personnes. Certains candidats, qui sont identifiés par leur nom, m’ont pris à partie de façon indécente et répondront de leurs écrits où j’ai été traité de «Issabaa», de «pharaon», etc. D’abord au niveau des instances disciplinaires médicales, parce que du point de vue déontologique, on n’a pas le droit d’insulter un confrère, puis devant la justice, car ce sont des insultes proférées dans un espace public. Je suis certes un personnage public, mais je ne suis pas une cible prioritaire par rapport à des gens qui veulent être représentés par la force. Il faut que ces personnes apprennent que la déontologie bien ordonnée commence par soi-même.

Vous aviez parlé d’acharnement contre votre personne. Cela a-t-il un lien avec vos différentes déclarations sur la gestion de la crise sanitaire et les retards de vaccination ?
Je suis convaincu que l’acharnement de la part du ministre de la Santé est une conséquence d’avoir été une force de proposition et de discussion au nom de tous les médecins que je représente en tant que président de l’Ordre des médecins. Que cela soit par rapport au retard de la campagne de vaccination ou encore à tout ce qui s’est révélé un véritable échec dans la prise en charge de la lutte anti-Covid. Je suppose que c’est cela qui est la source de mes malheurs et tracas actuels.

Comment penser autrement quand on voit le ministre de la Santé interférer dans une élection régionale de moitié, qui s’est par ailleurs toujours déroulée normalement, et subitement cette élection devient un problème majeur jusqu’à attaquer un confrère devant les tribunaux. Cela dit, personnellement, je n’en fais pas cas parce que ce qui compte, c’est que les institutions demeurent saines et que l’Algérie avance.

Faites-vous toujours partie du Comité scientifique du suivi de la pandémie de la Covid-19 en Algérie ?
Officiellement, je fais toujours partie du Comité scientifique du suivi de la pandémie parce que j’ai été nommé par le Président de la République par décret présidentiel. C’est par les médias que j’ai appris que le ministre m’avait écarté du comité scientifique. Suite à cela, j’ai officiellement averti qu’étant donné les divergences avec le ministre de la Santé, je ne souhaitais plus assister aux réunions du comité. Toutefois, je continue de donner mon opinion en tant que représentant des médecins en Algérie.

Un dernier mot …
Nous sommes à la veille d’une élection nationale déterminante pour l’avenir politique de notre pays, nous continuons à subir une épidémie qui a complètement transformé notre vie et celle de nos concitoyens que cela soit d’un point de vue social, politique, économique, médical et sanitaire. Je pense que l’union de tous les Algériens est nécessaire. En tant que médecin, nous avons assumé notre rôle et nous étions en première ligne. La plupart d’entre nous ont attrapé la Covid et nous avons payé un lourd tribut car malheureusement beaucoup de médecins ont payé ce combat contre la pandémie de leur propre vie. Aujourd’hui, nous devons absolument redonner confiance et un nouvel élan à cette Algérie. Sur le plan médical, l’Algérie a besoin d’une vraie stratégie de santé et de structures médicales, de vrais décideurs de la santé. Cela suffit en tant que génération intermédiaire d’être des plaideurs de combat d’arrière-garde qui n’intéresse personne. Aujourd’hui, l’urgence est de prendre le dessus sur cette épidémie car il y a risque de résurgence malgré le statu quo sanitaire actuel dont nous bénéficions. Ensuite, il faut faire évoluer toutes les structures, il faut redonner confiance à nos jeunes praticiens en particulier pour qu’ils puissent exercer une médecine moderne. Il faut leur redonner la responsabilité, voilà le vrai rôle du ministère de la Santé.