La polémique autour du dossier automobile et ses différentes déclinaisons s’invitent au siège du Sénat. Après avoir fait le tour des médias, mais aussi des réseaux sociaux et de la place publique, la démarche, fortement critiquée, adoptée par le ministre de l’Industrie dans la gestion des agréments des concessionnaires automobiles a atterri, jeudi, au niveau de la Chambre haute. Lors d’une séance plénière consacrée aux questions orales posées aux membres du gouvernement, Ferhat Aït Ali n’a pas été ménagé par certains sénateurs qui lui ont demandé plus d’explications sur cette démarche.
Mais cette fois, c’est surtout sur le gel de la mesure de Loi de finances 2020, autorisant le retour aux importations de véhicules de moins de 3 ans, que le sénateur FLN Abdelouahab Ben Zaim a choisi d’interroger le ministre le plus en vue ces derniers jour, à travers notamment la première liste de quatre concessionnaires provisoirement agréés, mais dont on ne connaît ni les noms ni les marques. De quoi conforter dans leur raisonnement tous ceux qui dénoncent le manque de transparence dans la gestion d’un dossier dont a été chargé un comité interministériel, placé sous la coupe du département de M. Aït Ali, faut-il le souligner.
Alors qu’il y a à peine une vingtaine de jours, ce dernier surprenait les Algériens en jugeant que l’importation de véhicules neufs n’était pas une priorité face à l’industrie mécanique, voilà qu’il se voit mener sur un terrain, où il s’est retrouvé dans l’obligation de défendre ces importations pour donner raison à la suspension de celles qui devaient avoir lieu pour le véhicule d’occasion.
En ce sens, l’intervenant au Sénat n’hésitera pas à relever, soudainement, que cette activité «profite aux entreprises algériennes, avec des fonds nationaux qui permettent au Trésor public de collecter un milliard de dollars en un an, grâce au recouvrement de la fiscalité». Un argumentaire sorti par le ministre pour répondre à un sénateur qui aura tenté de discréditer la démarche du gouvernement en optant pour le retour des concessionnaires. Il s’agit d’un «mauvais choix» qu’a adopté le ministère de l’Industrie en donnant des agréments pour l’importation de véhicules neufs pour 2 milliards de dollars», dira le membre de la deuxième Chambre parlementaire, avant de défendre l’option du «libre-choix» du citoyen d’importer son propre véhicule d’occasion.
Mais au-delà de la confrontation qui a tourné à la prise de bec entre le ministre de l’Industrie et le sénateur, donnant lieu à une scène de tension inédite sur les lieux, c’est finalement la dimension politique propre au dossier automobile en Algérie qui est en train de s’afficher au-devant de l’actualité nationale, valant d’ailleurs à Ferhat Aït Ali plus le statut de «ministre de l’automobile» que celui de l’Industrie.
Entre l’élaboration des nouveaux cahiers des charges à élaborer pour l’importation de véhicules neufs et l’industrie mécanique qui a duré largement plus de temps que prévu, et l’étude, tout aussi lente, des dossiers de dizaines d’opérateurs, le ministre de l’Industrie n’aura pas perdu son temps depuis son arrivée à la tête du secteur il y a une année. Mais il aura visiblement fait perdre celui des acteurs de l’automobile et des citoyens en leur imposant une année 2020 sans véhicules à écouler pour les uns ni à acquérir pour les autres.
Tirs croisés et suspicion
Et face à cette opération de tirs croisés, l’intéressé ne s’arrête plus de multiplier les sorties médiatiques aux réponses et justifications souvent escortées de contradictions, sur fond d’un manque de transparence que certaines parties ne manquent pas d’attribuer à des calculs qui privilégient certains opérateurs.
Et c’est visiblement dans cette atmosphère de suspicion que Abderrahmane Achaibou vient de faire publier un communiqué dans lequel il revendique la réhabilitation dans ses droits, après avoir été dépossédés de 5 marques lors du règne de l’ex-ministre de l’Industrie, Abdesselem Bouchouareb, actuellement en fuite à l’étranger.
Le doyen des concessionnaires en Algérie ne cache pas sa crainte que la redistribution des nouveaux agréments n’atterrisse, encore une fois, entre les mains des oligarques. «La déclaration de probité du nouveau cahier des charges pour l’importation est permissive et permet, donc, de donner une chance aux familles des oligarques d’obtenir de nouveaux agréments pour l’importation de véhicules. Elle ne tient pas compte de la situation des membres associés dans les sociétés qui ont été condamnés par la justice», a-t-il écrit jeudi, en réaction à l’intervention, la veille, du ministre de l’Industrie, sur la chaîne de Télévision publique.
Ce dernier n’a pas manqué, la semaine dernière, de s’en prendre à ses détracteurs sans pour autant les citer nommément. «Certaines parties, tant internes qu’externes, aux intérêts contraires à ceux de l’économie nationale, et contrariées dans leurs démarches passées et projections futures, alimentent une campagne tendancieuse à travers certains médias dans le but, vain, d’influer sur la démarche du ministère de l’Industrie dans le sens d’une démarche non conforme à la réglementation édictée par les pouvoirs publics à cet effet», a-t-il affirmé, entre autres, à ce propos.
Pourtant, ceux qui appellent à moins de lenteur et plus de transparence dans le traitement des dossiers d’agréments pour l’importation de véhicules neufs et l’industrie mécanique ne sont pas seulement des opérateurs, des sénateurs ou des citoyens. Ce sont également les plus hautes autorités du pays, à l’exemple du Premier ministre qui a saisi la réunion du Gouvernement, tenue mercredi, pour rebondir à son tour sur la question en instruisant Ferhat Aït Ali «d’accélérer le rythme des traitement des dossiers introduits au niveau du Comité technique placé auprès de son secteur et de veiller à l’exigence de transparence dans ce domaine».
Une instruction qui laisse explicitement transparaître un mécontentement, voire un sentiment d’exaspération, chez le chef de l’Exécutif à l’égard de la démarche adoptée par le premier responsable du secteur. Ce qui rappelle les instructions renouvelées par le président de la République pour l’élaboration et la publication des nouveaux cahiers des charges qui avaient duré plusieurs mois. <