Les enjeux d’une industrie pharmaceutique forte et pérenne étaient au centre de l’intervention, hier, du Docteur Mohamed Nibouche, ex-directeur général de la pharmacie et des équipements médicaux au ministère de la Santé et expert en affaires pharmaceutiques, lors de son intervention dans «LSA-Direct» du Soir d’Algérie. Abordant en premier lieu la mise sous tutelle du ministère de l’Industrie pharmaceutique de l’Agence nationale des produits pharmaceutiques (ANPP), au centre d’une polémique ces dernières semaines, l’intervenant estime que «le transfert de l’ANPP vers l’industrie pharmaceutique est à saluer et les résistances face à cette mise sous tutelle ne sont pas justifiées». Il souligne à ce sujet que «le conflit d’intérêt qui a été énoncé est incompréhensible en soi. Nous sommes dans un gouvernement et les deux ministères font partie du même gouvernement. Je ne pense pas que le gouvernement lui-même puisse être à l’origine d’un conflit d’intérêt». Mohamed Nibouche ajoute que «le seul intérêt qui compte est celui de l’intérêt national», affirmant que «le fait que l’ANPP soit mise sous la tutelle d’un ministère qui est compétent pour mettre en place une politique pharmaceutique est la chose qu’il fallait faire».
Afin d’éclairer ses propos, l’expert en affaires pharmaceutiques souligne que l’industrie pharmaceutique s’occupe de médicaments depuis sa création jusqu’au dernier maillon de la chaîne qui est le patient. Dès lors, la prétention de l’Algérie n’est pas de mettre en conditionnement des médicaments, mais de permettre à tous les acteurs et à toutes les compétences de l’Algérie d’aller vers le domaine de la recherche au niveau des laboratoires pharmaceutiques qui devraient mettre en place des contrats avec les universités pour financer la recherche pharmaceutique en Algérie. «Si on veut que demain la biotechnologie soit une biotechnologie algérienne», précise Mohamed Nibouche.
Dans cette optique, l’expert s’étonne qu’en 2020, on est encore au stade de parler de conditionnement en Algérie, citant l’exemple de l’annonce de la prochaine fabrication d’insuline en Algérie. Il rappelle à ce sujet que l’insuline est fabriquée en Algérie depuis 2003, en partenariat avec une multinationale française, en full processus, c’est-à-dire depuis les cristaux jusqu’à l’aboutissement produit fini. Mohamed Nibouche déclare que «ce projet a été remis en question et bloqué pour mettre un frein au développement de la production algérienne vers des produits de nouvelles technologies. Car ce site était appelé à évoluer et aller vers la production d’insuline nouvelle de biotechnologie». Ainsi, selon l’expert, ce projet a été bloqué pour «donner l’avantage à l’importation».
L’intervenant cite cet exemple pour souligner que ce n’est pas seulement Saidal que l’on a voulu casser, mais casser l’élan de la production du médicament et du développement de ce secteur en Algérie. On a voulu casser la possibilité d’indépendance du secteur et d’ouverture vers d’autres marchés internationaux.
Il rappelle que «l’Algérie a une position géographique stratégique qui lui permet d’avoir une place de choix pour s’ouvrir vers les échanges de marchés internationaux notamment ceux d’Afrique et du Moyen-Orient».
Face aux enjeux sanitaire et économique du secteur du médicament, Mohamed Nibouche estime que «l’affirmation de l’autorité de l’Etat, c’est l’imposition de ces choix économiques en donnant les moyens. Le président de la République a donné les moyens à ceux qui veulent investir, maintenant, le niveau de l’investissement doit être décidé par les instances qui en ont l’expertise».
Il martèle ainsi que ces instances doivent aujourd’hui imposer leur autorité en disant «je n’accepte plus le conditionnement, je n’accepte plus que les poudres mixées ailleurs viennent en Algérie pour être comprimées et dire je fabrique des médicaments». «Mais qui veut-on leurrer dans tout cela ?»
Face aux risques de retomber dans les mêmes mécanismes qui ont laminé le secteur, l’expert souligne que «la issaba dont on parle est une réalité. Il faudrait être conscient que cette histoire n’est pas terminée parce que c’est une longue bataille pour aller au démantèlement de ce système qui a été mis en place et qui a pris en otage un secteur économique très fort qui aurait pu nous permettre, depuis ces vingt dernières années, de mettre en place un secteur économique très fort».
A propos de la politique du ministère de l’Industrie pharmaceutique qui ambitionne de couvrir 70% des besoins locaux en médicaments et de devenir un hub sur l’Afrique, l’expert souligne que cet objectif «à atteindre absolument, reste insuffisant, car dans les enjeux économiques, 70% c’est fabriquer pour consommer. Notre système industriel pharmaceutique doit être un système performant à l’extérieur. Mais pour atteindre cet objectif, il faudrait développer la qualité et l’efficacité de la production de médicaments algériens».
«Il faut aller vers une souveraineté pharmaceutique qui est le moyen de fabriquer soi-même les matières premières qui vont nous permettre de produire nos médicaments.» n