Djibril Goudiaby est metteur en scène, comédien et sculpteur sénégalais. Il est présent au 10e Festival international du théâtre de Béjaïa avec la pièce « Le Musée ». Une pièce qui s’intéresse à la question de la préservation du patrimoine culturel africain et qui évoque la mondialisation qui risque d’effacer l’identité de l’homme africain si rien n’est fait pour la protéger.

Reporters : La pièce « Le Musée » évoque la question de la tradition et de la modernité. Doit-on protéger la tradition en la laissant à la maison ou en la mettant dans un musée ? Cette thématique est-elle présente au Sénégal actuellement ?
Djibril Goudiaby : Oui, elle est présente. La question de la tradition ne concerne pas uniquement les musées, mais aussi les maisons. Dans le contexte de la pièce, vous avez vu que les choses sont là, sans aucune préservation ou conservation. Il était important pour nous de poser toutes ces questions. Aujourd’hui, on est en train de parler du retour des objets culturels qui ont été spoliés durant la colonisation européenne de l’Afrique. Quand ces œuvres seront récupérées, où allons-nous les mettre ? Des réflexions que nous devons engager. Dans la pièce, le personnage principal a ramené son masque au jeune Inky revenu au pays après des études en Europe pour créer un musée. Il a compris l’idée du projet. Inky lui a répondu que son objectif n’est pas de tout détruire ou de faire table rase du passé. Il s’agit de faire la part des choses par rapport à la tradition en ce sens que certaines choses doivent être préservées dans des musées. Aujourd’hui, nous vivons dans un village planétaire. Avec la mondialisation, s’il n’y a pas un esprit de conservation, on risque de tout perdre. On risque d’être avalé par la mondialisation. C’est ce que nous refusons.

Justement, existe-t-il un débat sur la question de la restitution des biens culturels africains pillés durant les colonisations ?
Oui, énormément. D’où l’idée de mettre en scène la pièce « Le Musée ». A Dakar, nous avons inauguré, en décembre 2018, le Musée des civilisations noires. La création de cet établissement est une réponse à cette question (le Musée devra recevoir notamment des objets culturels restitués par la France et aider les autres pays africains à les préserver, ndlr). Par le passé, ces questions n’étaient pas posées. Aujourd’hui, nous avons certaines bases de conservation.
Beaucoup d’intellectuels comme Felwine Sarr (auteur sénégalais d’un rapport avec l’universitaire française Bénédicte Savoy sur la restitution des biens culturels africains remis au président français Emmanuel Macron en novembre 2018) suscitent continuellement le débat pour trouver des solutions et chercher des pistes de réflexion. La pièce « Le Musée » répond clairement à l’ancien président français Nicolas Sarkozy qui a, dans un discours à l’université de Dakar en juillet 2007, déclaré que le drame de l’Afrique vient du fait que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ». La culture a ses origines en Afrique avec l’Egypte. Nous avons abordé cela pour montrer que la civilisation est née en Afrique. Si l’homme est né en Afrique, forcément la civilisation y a ses origines. Donc venir au temple du savoir, l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, pour tenir un discours aussi pourri, c’est faire preuve d’un manque de culture, c’est nous insulter.

Pensez-vous que le regard européen sur l’Afrique ait changé ?
Ce qui m’intéresse est comment moi-même, en tant qu’Africain, je me regarde. S’il l’Européen me prend pour un autre, je sais comment réagir. Nous sommes arrivés à un moment où toutes ces questions doivent être prises en main pour y apporter des réponses. C’est à nous Africains de nous défendre et d’apporter les réponses adéquates qui se posent à nous, pas aux autres.

Vous avez utilisé les techniques du théâtre documentaire avec la projection de vidéos, notamment sur la mondialisation. Pourquoi ?
C’est l’époque contemporaine. Les règles du théâtre classique ont été brisées pour un théâtre où il y a un mélange de sons, de musiques, des chants, de la vidéo et de la chorégraphie. C’est le théâtre total ! Lors du spectacle, vous avez vu comment le corps de l’arrière-grand-mère, qui fut le symbole de la lutte anticoloniale, a été célébré. L’ancêtre s’est battue sans armes contre les colonisateurs, avec ses idées et sa tête. Dans les anciens temps, on enterrait les morts avec les chants et de la danse pas par plaisir, mais juste pour montrer que la mort, c’est une transition. Le chant est une manière de faire l’éloge sur ce qu’a fait le défunt durant sa vie.

Votre pièce porte aussi, un hommage au peuple Mandingue en évoquant notamment la Charte Mandingue (proclamée vers 1222)…
Moi, je ne suis pas Mandingue. Il était important dans la pièce d’ouvrir une petite fenêtre sur le peuple Mandingue qui a créé cette Charte, une sorte de Déclaration universelle des droits de l’Homme avant l’heure. En Afrique, nous avons créé de belles choses que nous n’avons pas su malheureusement mettre en avant. Aujourd’hui, on nous parle des droits de l’Homme, de l’ONU et d’autres choses encore. Et, on oublie que les Africains ont évoqué ces questions bien avant tout le monde ! Et la Charte Mandingue (Mandingue Kalikane) n’apparaît nulle part dans les manuels d’histoire contemporains… Du tout ! Ce n’est même pas enseigné à l’école. Moi-même, je n’ai découvert cela qu’en 2001 dans une bibliothèque en Europe lors d’une tournée avec ma troupe. Je me suis dit comment ont-ils fait pour cacher cela ? Et pourquoi nous, Africains n’avons rien fait aussi pour montrer et mettre en valeur cet héritage ? Pourquoi nous ne l’avons pas enseigné dans nos écoles et nos universités ? C’est une catastrophe.

Comment se porte le théâtre au Sénégal actuellement ?
Difficilement ! Je suis directeur artistique du Festival international du théâtre « Casamance en scène » à Ziguinchor qui se tient chaque année. Nous en sommes à la onzième édition. Nous avons accueilli des compagnies du Burkina Faso, du Mali, du Togo. Nous voulons que les artistes africains circulent chez nous, en Afrique. Il faut créer toutes les conditions de cet échange. Nous devons créer pour nos peuples, pas pour les autres. Il est important que nos peuples regardent nos créations avant les autres. Nos films, qui sont financés ailleurs, sont regardés d’abord par les autres, avant d’arriver chez nous. Dommage.