Djamel Zoughailech, professeur émérite en épidémiologie et en médecine préventive, est une compétence connue et reconnue, pas seulement au CHU de Constantine où il exerce son métier avec passion depuis plus d’une quarantaine d’années. Il nous explique dans cet entretien la terrible pandémie qui secoue la planète depuis presque deux mois. Selon un bilan du 11 février, 1 016 morts sur tous les continents et des milliers de cas infectés reconnus. Tout a démarré en Chine, mais nous n’irons pas aussi loin pour éclairer la lanterne de nos lecteurs. Le professeur Zoughailech s’en charge. Entretien.

Reporters : Depuis le mois de janvier, la Chine et plusieurs parties de la planète sont sujettes à une épidémie, un coronavirus, qui a fait des centaines de morts. Cela nous rappelle le coronavirus du SRAS et sa cohorte de victimes en 2003 et 2004. Qu’est-ce qu’un coronavirus ?
Djamel Zoughailech : Les Coronavirus (Cpv) sont des virus issus de la famille des coronaviridae, Comme tout virus, c’est une particule microscopique infectieuse qui utilise les constituants des cellules pour se multiplier et envahir l’organisme.
Ces germes sont entourés d’une capsule de protéines en forme de couronne, d’où leur nom. Ils peuvent être responsables de plusieurs maladies respiratoires et digestives chez plusieurs mammifères. « Les coronavirus sont zoonotiques, ce qui signifie qu’ils sont transmis entre les animaux et les humains », explique l’OMS.

Cela fait déjà quelques années que l’on entend parler des coronavirus ?
Ce fut le cas entre 2002 et 2003 avec le SRAS-CoV, lié à un syndrome respiratoire aigu sévère. Apparue au sud-est de la Chine, l’infection a touché une trentaine de pays dans le monde. Elle était sans symptôme dans certains cas, ou source de fièvre, de toux sèche, de douleurs musculaires, de céphalées, de détresse respiratoire aiguë. Au total, plus de 8 000 cas et 774 décès ont été recensés.
En 2012, l’Arabie Saoudite a été également touchée par un coronavirus, appelé MERS-CoV (Coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient). À ce jour, il est responsable de 2 500 cas dont 567 décès dans 26 pays. Le MERS-CoV est accompagné des mêmes symptômes que son prédécesseur, le SRAS-CoV.
Les deux coronavirus ont comme réservoir la chauve-souris, mais un second hôte a entraîné la transmission à l’homme, la civette pour le SRAS-CoV et le dromadaire pour le MERS-CoV.
La découverte, le 9 janvier 2020, de ce nouveau coronavirus, jamais observé jusque-là, appartient à la famille des coronavirus, identifié sous le nom de 2019-nCoV, suite à un cas de pneumonie déclaré le 31 décembre 2019 sur le marché de Wuhan, à l’est de la Chine.
Le réservoir de virus est probablement animal. Même si le 2019-nCoV est très proche d’un virus détecté chez une chauve-souris, l’animal à l’origine de la transmission à l’homme n’a pas encore été identifié avec certitude.

La Chine a, cette fois, déclaré très tôt l’apparition du coronavirus en mettant sous quarantaine la ville de Wuhan et même au-delà, où est apparu le virus. Est-ce un changement de la politique sanitaire chinoise ou une nouvelle coopération sanitaire internationale qui s’annonce ?
La Chine a probablement tiré les leçons des pandémies antérieures et a aussi montré ses capacités d’identifier et de réagir à cette flambée épidémique grave.
Selon l’OMS, qui a salué les efforts de la Chine, « les autorités chinoises ont présenté de nouvelles informations épidémiologiques qui ont révélé une augmentation du nombre de cas, de cas présumés, de provinces touchées, et une proportion de décès parmi les cas signalés jusque-là de 4%. Elles ont signalé des cas de quatrième génération à Wuhan et des cas secondaires hors de Wuhan, ainsi que quelques groupes de cas hors de la province du Hubei. Elles ont expliqué que des mesures de confinement rigoureuses, fermeture des réseaux de transport public dans la ville de Wuhan, ainsi que dans d’autres villes à proximité, avaient été prises ».
Et puis au siècle de l’information numérique, des réseaux sociaux et de la mondialisation, etc., il est impossible qu’une catastrophe sanitaire de cette ampleur puisse rester sous silence
Je vous rappelle aussi qu’il y a un règlement sanitaire international (2005) et à ce titre, il y a un comité d’urgence de l’OMS qui doit suivre ce genre d’évènement sanitaire avec les responsables des pays concernés et en informer tous les pays.
Le plus éthique et humain serait de s’organiser et d’apporter toute forme de soutien et de solidarité au pays et populations touchés.
Après le H1N1, le Sras, Ebola, et bien d’autres virus récents, plusieurs médecins doutent de l’apparition fortuite de ces épidémies. Ils déclarent que ce n’est qu’une affaire de gros sous enclenchée par des laboratoires influents pour décrocher des contrats faramineux en « découvrant » le vaccin idoine. Qu’en pensez-vous ?
Je n’adhère pas à ces théories « complotistes ». La réalité est là, il s’agit d’une flambée épidémique grave avec des pertes humaines considérables et une propagation mondiale rapide avérée constituant un risque sanitaire potentiel pour tous les pays, dont le nôtre.
De par ma spécialité, de médecin et enseignant que je suis, je pense surtout qu’on doit s’informer scientifiquement sur l’évolution de cette pandémie et essayer, au vu des données épidémiologiques et biologiques sur la question, et du contexte sanitaire local, afin de pouvoir contribuer à une meilleure identification des moyens de maîtrise de ce risque majeur.

L’Algérie a légèrement temporisé pour enclencher un plan de sécurisation sanitaire de nos frontières. Qu’en pensez-vous et est-ce que les mesures prises sont suffisantes ?
Je ne sais pas si cela est suffisant. Ce qui est sûr, c’est que la sécurisation des frontières constitue actuellement le premier niveau de la stratégie de surveillance épidémiologique qui tient compte essentiellement du contexte épidémiologique, à savoir le séjour et/ou un passage par le lieu -dans ce cas la Chine- point de départ de la pandémie
Mais la sécurisation des frontières dans ce cas ne relève pas uniquement du secteur de la santé. La veille épidémiologique est une fonction nationale et la coordination des différents secteurs chargés particulièrement de la surveillance des frontières est indispensable.

Nos hôpitaux sont-ils prêts à accueillir d’éventuels contaminés et leur assurer ainsi que pour leur personnel une quarantaine humaine et efficace ?
Il faut poser cette question aux autorités sanitaires. La problématique actuelle est de renforcer la surveillance épidémiologique, en anticipant sur :

  1. La recherche active et l’identification des cas susceptibles d’être infectés.
  2. L’organisation du circuit, allant de la détection et la signalisation à la prise en charge et au suivi des cas suspects et/ou confirmés, constitue le deuxième niveau des mesures à prendre, avec la formation des équipes d’intervention, les structures et moyens nécessaires.
  3. Une stratégie d’information, de formation et de communication auprès de la population, des services et personnels impliqués dans la gestion de ce risque qui reste une mesure fondamentale et ce à tous les niveaux et par tous les canaux.
    La propagation du coronavirus ne cesse de se déployer. Croyez-vous que l’on assiste à la pandémie tant redoutée ?
    C’est une pandémie ! Et cela a été reconnu par l’OMS comme une urgence de santé publique de portée internationale (USPPI).
    Pour le spécialiste américain Ian Lipkin, de l’université Columbia, « l’épidémie pourrait atteindre un pic dans les deux semaines qui viennent avant de refluer nettement, même si un ‘sursaut’ est possible lorsque les gens reprendront massivement le travail. L’arrivée d’un temps chaud pourrait aussi aider à enrayer l’épidémie ». Une déclaration téléphonique lors d’une conférence d’un expert reconnu mondialement qui avait travaillé déjà en Chine sur le Sras.
    Je voudrais rajouter que cette pandémie ne doit pas nous faire oublier les problèmes de santé rencontrés au quotidien par des citoyens et particulièrement les personnes vulnérables, malades chroniques, personnes âgées qui d’ailleurs pourraient être les principales victimes de cette flambée épidémique.
    Malgré les avancées dans le domaine de la recherche médicale, on reste étonné, à chaque apparition d’un nouveau virus, de l’incapacité des chercheurs à identifier, cerner et trouver un vaccin pour la prévention ou un médicament idoine s’il s’agit d’une bactérie. Votre avis en tant qu’expert, surtout, de la prévention.
    De nombreuses questions restent, en effet, posées face à ce nouveau virus :
    • Quel est le réservoir animal effectif ?
    • Comment s’est effectué le passage de l’animal à l’homme ?
    • La connaissance du virus et de sa pathogenèse.
    • Le virus peut-il persister dans l’environnement ? Et le cas échant, pendant combien de temps ?
    • Quelle est la durée de l’incubation ?
    • Quelle est la période de contagiosité.
    • Le développement de nouveaux outils diagnostiques et la recherche d’anticorps pouvant avoir une application thérapeutique.
    • Le développement de vaccins.
    • L’épidémiologie et la modélisation pour mettre en place des stratégies de contrôle de l’épidémie.
    Pour finir, et tout en vous remerciant pour votre disponibilité quand il s’agit d’enrichir nos colonnes de vos connaissances en la matière, et en attendant un hypothétique vaccin, quelles sont les recommandations à prendre pour réduire les risques de contagion ?
    Rappeler les recommandations standard de l’OMS à l’intention du grand public, « en vue de réduire l’exposition à un éventail de maladies, et la transmission de ces maladies, sont les suivantes et recouvrent l’hygiène des mains, l’hygiène respiratoire et les bonnes pratiques en matière de sécurité sanitaire des aliments :
    • Se laver fréquemment les mains avec une solution hydro alcoolique ou à l’eau et au savon.
    • Se couvrir la bouche et le nez avec le pli du coude ou un mouchoir en cas de toux ou d’éternuement et jeter le mouchoir immédiatement après, et se laver les mains.
    • Éviter les contacts proches avec les personnes qui ont de la fièvre et qui toussent.
    • En cas de fièvre, de toux et de difficultés à respirer, consulter un médecin sans tarder et lui indiquer les voyages effectués.
    • Sur les marchés situés dans les zones où il y actuellement des cas dus au nouveau coronavirus, éviter les contacts directs non protégés avec les animaux vivants et avec les surfaces en contact avec les animaux.
    • La consommation de produits d’origine animale crus ou mal cuits doit être évitée. Conformément aux bonnes pratiques relatives à la sécurité sanitaire des aliments, la viande, le lait ou les abats crus doivent être manipulés avec précaution afin d’éviter une contamination croisée avec les aliments crus.