Nombreux sont les défis auxquels fait face l’Administration algérienne pour opérer sa mue. Sa réforme et sa modernisation sont les priorités de l’heure, a déclaré le directeur de l’Ecole nationale d’administration (ENA), Abdelmalek Mezhoud, à l’occasion d’une journée d’étude organisée, hier, par l’ENA en partenariat avec le Centre de recherche économique appliquée au développement (CREAD) et l’Ecole nationale supérieure de management (ENSM) sous le thème de «L’administration publique et le développement socio-économique : enjeux et défis de la modernisation».

Ce thème intervient dans une conjoncture où l’administration, censée être un acteur majeur dans le développement du pays, se retrouve très souvent au banc des accusés pour n’avoir pas été à la hauteur de ses missions. Pourtant, «ce sont des structures qui ont des rôles, des missions, mais elles sont tellement variées (les administrations économiques, territoriales, centrales, de contrôle…) qu’on est dans l’incapacité de trouver un standard commun», a affirmé Mohamed Chérif Belmihoub, enseignant à l’ENA, notant qu’il faut «séparer la bureaucratie de l’administration, car la bureaucratie est le management de l’administration et c’est ce management qui est en cause aujourd’hui». Il a indiqué, à ce propos, que «c’est l’individu qui agit à sa guise lorsqu’il trouve des zones d’incertitude. C’est le pouvoir du bureau et non de son institution. C’est le pouvoir discrétionnaire et c’est cela qu’il faut combattre». Mais l’administration a «des missions mais souvent pas d’objectifs et c’est cela aussi sa principale faiblesse», a fait remarquer M. Belmihoub, insistant que «tant que le fonctionnaire peut interpréter, tant qu’il y a le pouvoir discrétionnaire dans une administration, il ne peut y avoir d’efficacité».

Problème d’efficience et d’efficacité

Cela est également valable sur le plan économique. Nombreux sont les projets bloqués pour raisons administratives du fait des agents qui les gèrent ou encore des manques à gagner car ils ont raté l’occasion de bien faire les choses, selon l’enseignant de l’ENA. C’est ainsi qu’il souligne qu’il faut des réformes pour une meilleure gestion et pour une croissance économique qui devra aller de pair avec un bon service public, tout en mettant en place le contrôle du service public, un conseil de la concurrence, car «la concurrence est le cœur de l’analyse économique». Le secteur économique, s’il est bien géré, c’est lui le garant du développement socio-économique du pays, on retrouve donc «plusieurs administrations – dont l’administration de projets, l’administration de contrôle, etc.,– dont le rôle est plus que prouvé, mais il reste la manière dont elles sont gérées et à quels coûts», a-t-il fait remarquer, ajoutant que «c’est un problème d’efficience et d’efficacité que nous avons dans nos administrations, c’est établi». Bien que des solutions existent pour moderniser le management de l’administration, comme le New Public Management qui est appliqué dans 4 ou 5 pays développés, il faut «se demander si celui-ci sera accepté et appliqué, car chez nous, ça pourrait ne durer que deux ou trois mois avant qu’on vienne dire qu’on ne peut pas travailler avec ce nouveau procédé». «C’est pour dire que le contexte n’est pas facile, que les réformes ne sont pas simples, mais très compliquées. Pour les réussir, il faut plus de diagnostics, plus de réflexion et de débats. Il faut aussi déloger les intérêts», a-t-il soutenu.

Numérisation et décentralisation préconisées

Pour la modernisation de l’administration, la technologie offre également des solutions aujourd’hui, notamment la numérisation qui apporte «une grande rapidité», permet «la transparence», mais «tant que l’homme intervient, ce n’est pas simple, c’est facile de faire tomber une machine en panne, de contourner un logiciel…», a encore souligné Belmihoub, selon lequel même la numérisation a besoin aussi besoin d’un grand sens d’éthique et de déontologie.
L’administration telle qu’elle est opérationnelle aujourd’hui devra changer, a pour sa part, estimé Azzedine Belkacem Nacer, du pôle universitaire de Koléa, dans une intervention sous le thème «Développement et reterritorialisation, quelle opportunité pour la décentralisation de l’administration». Pour lui, «le centralisme a ses limites». Il rappelle, dans ce sens, que tout est géré à partir de la capitale, alors que les wilayas ne sont pas toutes semblables sur plusieurs plans. «C’est à Alger qu’on décide de tout, pour tout le monde, alors que le pays est vaste, très diversifié. On ne peut plus continuer à gérer cette grande Algérie à partir d’Alger (…). Par rapport aux attributs du développement local également, il est important de montrer tous les avatars ou l’exacerbation forte de cette centralisation» de l’administration. C’est ainsi que, selon cet enseignant universitaire, il y a lieu de ne plus rester dans le schéma administratif actuel et penser à aller à une autre dynamique de métropolisation. «Il faut aller de la revalorisation du local à la revitalisation du local», a-t-il préconisé. Ceci peut être réalisé par «l’optimisation des ressources, conjuguée à l’évolution des dépenses obligatoires et incompressibles», entre autres. Ainsi, le ministère de l’Intérieur et celui des Finances ont un rôle important à jouer, surtout la question des financements, selon Belkacem Nacer, pour qui il faut aller vers «la décentralisation» qui reste une «question lancinante».
Plusieurs autres intervenants se sont relayés pour donner un cours magistral sur l’administration algérienne et les problèmes qu’elle rencontre pour sa modernisation, tout en proposant des solutions. C’est le cas également du Pr Amine Ferroukhi, directeur LIMGE, INSM qui a développé le thème de «l’évolution de l’administration publique : de la gestion publique au management public». C’est ainsi qu’il a présenté le New Management Public (NMP) appliqué dans quelques pays développés. C’est pourquoi, il s’est posé la question pertinente, à savoir si dans le contexte des pays en développement comme l’Algérie, il serait facile de concilier entre les valeurs «NMP» et valeurs des administrations, telles que définies par le corpus réglementaire. Car les pays en développement connaissent des difficultés de réformes multiples, liées à l’économie de la rente, à l’importance du secteur informel, aux limites de la fiscalité ordinaire, à l’insuffisance des capacités institutionnelles (locale et nationale), à la fragilité de la règle de droit et de multitude des projets de réforme, à l’externalisation des diagnostics et à la faiblesse des capacités nationales, à la mobilisation d’experts intimement liés aux entreprises qui proposent des solutions «préétablies par les entreprises».
De son côté, le Pr Sid Ahmed Benrouane, de l’université Carlson School (Etats-Unis), a relevé que les nouvelles technologies et la digitalisation sont indispensables pour réussir la réforme et la modernisation de toute administration, mettant en exergue que les plus grandes entreprises actuellement n’existaient pratiquement pas il y a vingt ans ou étaient des start-up tout au plus.
Ainsi, les réformes que connaît l’Algérie nécessitent l’édification et le renforcement d’une administration publique jouant un rôle moteur dans le développement économique, à travers l’implémentation de nouvelles méthodes et approches managériales basées sur la performance, l’impartialité et la probité des agents publics, selon le premier responsable de l’ENA.