La Police nationale a un nouveau chef. Farid Zineddine Bencheïkh a été nommé, hier, en remplacement de Khelifa Ounissi, à la tête de la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN). Juriste et criminologue de formation, auteur de plusieurs ouvrages, il prend la tête de ce corps de sécurité avec un profil d’«intellectuel» qui devra faire face à un contexte de fortes pressions…

Par Halim Midouni
Farid Zineddine Bencheïkh, plus connu du public sous le nom de Farid Bencheïkh, présente en effet un profil que la haute direction des Tuniques bleues ne connaissait pas.
Il a une double formation de juriste et de criminologue qu’il a fait connaître aux lecteurs algériens à travers diverses publications dont «la Repentance», un livre sorti en mai 2016 chez Casbah Editions mettant en scène un dialogue entre un terroriste islamiste et un imam. Cette fiction basée sur des faits réels s’inspire de l’histoire algérienne récente et renvoie précisément à la décennie noire, ou rouge, lorsque les groupes islamistes armés perpétraient des massacres à grande échelle durant les années 1990. Outre cet ouvrage connu du public algérien et qui sans doute ne manquera pas de susciter un intérêt nouveau chez les habitués des librairies, Farid Bencheïkh a publié chez l’Harmattan «la Symbolique de l’acte criminel : une approche psychanalytique». Ce livre est plus ancien et a paru en 1998, alors que le terrorisme massif était encore d’une actualité sanglante et dramatique dans notre pays, bien que le discours officiel de l’époque utilisait la formule de violence «résiduelle». Sur les années 1990, Farid Bencheïkh a publié aux Editions Rocher noir «Du terrorisme, autopsie de la tragédie algérienne aujourd’hui». Plus ancien, son «Essai de criminologie» édité par l’ENAL et «La pénologie» sorti en langue arabe chez Dahleb.
En somme, Farid Bencheïkh affiche l’image d’un intellectuel et d’un enseignant universitaire, familier des facultés de droit, des instituts spécialisés en Algérie et à l’étranger et des colloques internationaux sur les questions de criminologie, de terrorisme, de violences extrêmes et de la recherche sur les milieux carcéraux. Ce n’en est pas moins un homme de terrain, car le nouveau Directeur général de la Sûreté nationale a, notamment, occupé le poste d’inspecteur régional de la région Centre de la Sûreté nationale depuis septembre 2019. Il a aussi été chef de Sûreté de wilaya à Jijel à partir de 2011 et Commissaire divisionnaire auparavant. Son curriculum-vitae, conforme aux standards internationaux et un tant soit peu différent de ceux de ces prédécesseurs, apparaît comme une casquette protectrice pour un homme désormais chargé de diriger sous une haute pression un corps sécuritaire de première importance, confronté à une instabilité très remarquée au niveau de la hiérarchie.
Instabilité remarquée au niveau de la hiérarchie
Le prédécesseur de Farid Bencheïkh, Khelifa Ounissi, nommé un 24 août 2019, est resté moins de deux ans à la tête de la DGSN. Il avait été nommé en remplacement de l’ancien patron de la police des frontières Abdelkader Kara Bouhadba, limogé six mois après sa nomination en février 2019 par l’ancien président Abdelaziz Bouteflika pour prendre la place de Lakhdar Lahbiri, qu’on avait fait basculer de la tête de la Protection civile à celle de la Police nationale en juin 2018. M. Lahbiri prenait alors la place d’Abdelghani Hamel, tout-puissant premier flic d’Algérie, entre juillet 2010 et juin 2018, avant de terminer en 2020 sa carrière en prison après avoir fait les grands titres des rubriques judiciaires des médias dans des affaires de corruption industrielle et de détournements en tous genres.
Il est vrai qu’entre 2018 et 2019, la situation n’était pas reluisante au sommet du corps de la Police nationale en raison des crises politiques et institutionnelles dont le point d’orgue a été la démission forcée de l’ancien chef de l’Etat, M. Bouteflika, en avril 2019. Elle peut donc expliquer en grande partie l’instabilité observée au sein de sa haute hiérarchie. Il n’empêche que le limogeage de M. Ounissi et son remplacement par M. Bencheïkh semble répondre à d’autres considérations.

Pistes et lourds dossiers
Certaines sont liées à l’enjeu de la rue et son grand acteur, le Hirak, qui a repris ses marches hebdomadaires depuis le 22 février dernier. D’autres paraissent avoir une relation avec des manquements à la sécurité, notamment après l’assaut des ultras du Mouloudia Club d’Alger contre le siège de la Sonatrach, le 1er février 2021. Un débordement de supporters qui a coûté au groupe pétrolier des dommages estimés à plusieurs millions de dinars, entre 3 et 5 millions de dinars selon des estimations non vérifiées.
Cet incident a entraîné la chute de l’officier responsable de la Sûreté de la daïra de Birmandreis, de son collègue des renseignements généraux et du chef de la Sûreté urbaine d’Hydra et de Bab-El-Oued. Durant le mandat de M. Ounissi, la Police nationale a eu à faire face à de graves accusations après la mort, dans un commissariat d’Oran, en décembre 2020, d’un dealer dans des circonstances troubles interprétées par les réseaux sociaux tantôt comme une «bavure» tantôt comme une «affaire de suicide». En octobre et juillet 2020, des suspects interpellés sont décédés à Khenchela et à Alger, dans le faubourg d’Hussein-Dey. Ces affaires ont créé un malaise sur lequel le nouveau Directeur général de la Sûreté nationale devra se pencher.
Il devra regarder de plus près le bilan haussier de la criminalité durant l’année 2020. Fin janvier 2021, lors de la présentation, à l’Ecole supérieure de police Ali-Tounsi, à Châteauneuf, du bilan 2020 des activités des services de la Police judiciaire, le Directeur de la police judiciaire, Hadj Saïd Ourezki, avait alors signalé «une hausse nette de la criminalité sous toutes ses formes», précisant que les affaires traitées «concernaient, particulièrement, les crimes et délits contre les individus et les biens, outre les crimes économiques, familiaux, cybernétiques, de drogues et de mœurs».
A propos des affaires liées à la cybercriminalité, M. Hadj Saïd a fait état d’une hausse à hauteur de 5 163 en 2020 contre 4 210 en 2019, ayant trait, dans leur ensemble, à l’atteinte aux personnes et aux systèmes informatiques, à l’escroquerie, au cyberterrorisme, à la pédopornographie et à la publication de contenus provocateurs. Pour ce qui est des violences faites aux femmes, 6 782 affaires avaient été enregistrées durant l’année écoulée, dont 4 839 en rapport à la violence physique et 163 autres à la maltraitance.