Le deuxième jour du procès de l’homme d’affaires Tahkout poursuivi pour plusieurs chefs d’accusation en lien avec la corruption impliquant les deux anciens Premiers ministres, Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, entendu avant-hier ainsi que d’autres ministres des années Bouteflika, a été celui de la bataille de procédures à laquelle a eu recours la défense de l’accusé principal dans l’affaire qui continue de défrayer la chronique judiciaire.
Hier, la défense de Tahkout a tenté de trouver la faille dans la forme en reprochant au président du tribunal l’audition de l’ancien ministre des Transports et des Travaux publics, Abdelghani Zaalane, avant de donner la parole à Tahkout, qui est en détention provisoire depuis juin 2019.
« Mon client n’a pas encore était appelé et vous avez engagé l’audition avec un autre accusé. Ainsi mon client ne pourra pas se défendre contre ce que les autres accusés en rapport avec l’affaire pourraient dire contre lui », soutient un avocat du patron de Cima Motors.
Le reproche ne changera cependant pas le cours de la séance et Zaâlane est interrogé notamment sur les motivations des transactions publiques de location des bus appartenant à Tahkout pour le compte de l’ETUSA, la SNVI et l’ETO (Entreprise des transports d’Oran).
Le juge interrogea l’ancien ministre quant aux raisons d’opter pour la location des bus auprès d’un privé, alors que l’Etat aurait pu privilégier une autre option plus rentable économiquement.
« La location n’a pas fait perdre de l’argent à l’Etusa. Au contraire, si elle avait acheté les bus, elle aurait été obligée de recruter des chauffeurs et de payer d’autres charges… », a répondu l’ex-ministre, qui a ajouté que « la situation financière ne permettait pas l’achat des bus ».
A Alger comme à Oran, le besoin en transport urbain se faisait pressant notamment au niveau des nouvelles cités et « en tant que wali et plus tard en tant que ministre, j’ai donné mon accord pour répondre à ces besoins. Mais la loi m’interdisait en tant que wali et ministre d’intervenir dans les transactions publiques », a-t-il dit pour battre en brèche les griefs retenus contre lui.
L’audition de Zaalane intervenait après celles de lundi où l’ancien ministre de l’Industrie, Youcef Yousfi, a déclaré que la décision de l’Etat de recourir au montage automobile était « en prélude à la mise en place d’une véritable industrie nationale et non de gonflage de pneus, comme il est prétendu ». Yousfi a indiqué que « ces mesures avaient permis, en dépit de tout ce qui est dit sur le dossier de montage automobile, de dynamiser certaines industries en lien, notamment la fabrication des batteries et des pneus ».
Pour sa part, Amar Ghoul, qui a été interrogé sur l’octroi à Tahkout d’un lot de terrain à Skikda, en violation de la législation, a rejeté l’accusation.
Indiquant que le terrain en question n’était pas au niveau de la zone industrielle, mais dans la zone de marchandises au port de Skikda, il a expliqué que la réalisation d’un projet d’investissement dans l’enceinte du port ne présentait aucun danger pour l’environnement.

Responsabilités cloisonnées ?
Dans le procès de l’homme d’affaires Tahkout, un dossier impliquant 57 prévenus, dont les anciens Premiers ministres, l’appareil judiciaire se lance, selon des spécialistes, dans le difficile exercice d’identifier les responsabilités de chacun en établissant avec clarté à quel niveau politique remonte les irrégularités du fiasco économique qui s’est révélé être la grosse escroquerie de ce qui a été présenté comme l’industrie du montage automobile.
D’autant plus que les chefs d’inculpation sont de lourdes accusations portées entre non-respect du cahier de charges, obtention de privilèges, d’avantages et de marchés publics en violation de la législation.
Mission délicate pour la justice et qui se révèle, à se fier aux premières auditions de lundi, d’autant plus compliquée que la stratégie de défense des deux anciens Premiers ministres est justement d’indiquer le partage, sinon le cloisonnement, des responsabilités politiques entre leur fonction au Premier ministère et celles du ministre de l’industrie et de l’agence l’Andi (Agence nationale du développement et de l’investissement).
Cela s’est vérifié davantage avec Ouyahia, avec l’idée que rôle du Premier ministre n’aura été que « secondaire » au sein du CNI (Conseil National d’Investissement) même s’il en est le président.
Ainsi les responsabilités dans cette affaire s’arrêtaient pour les deux anciens Premiers ministres au niveau du ministère de l’Industrie et son agence Andi, une manière de pointer du doigt l’ancien ministre en fuite Abdeslam Bouchouareb.
C’est ce qui a été vérifié dans l’audition de Sellal qui a rejeté les charges retenues contre lui en imputant l’entière responsabilité des cahiers de charges au ministère de l’Industrie, déclarant que « ni le Premier ministère ni le Conseil national de l’investissement (CNI) n’étaient concernés par leur élaboration ». n