Des chansons subversives et casseuses des tabous et des murs des medahates de l’Ouest algérien, dont la sulfureuse cheikha Rimitti, à la version plus actuelle de cheb Belo ou le son électronique de DJ Snake, en passant par l’âge d’or du Raï moderne avec Raina rai, cheb Hasni, cheb Mami, cheb Khaled et Zahouania, qui était déjà universalisé par le marché de la World music, le genre algérien gagne ses lettres de noblesse suite à son classement, jeudi dernier par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Synthèse par Sihem Bounabi
Cette inscription est intervenue lors de la 17e réunion du Comité intergouvernemental pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, qui s’est clôturé, hier, à Rabat.
La ministre de la Culture et des Arts, Soraya Mouloudji, s’exprimant par Visioconférence lors de cette 17e session, a présenté «au nom de l’Algérie, du Président de la République, Monsieur Abdelmadjid Tebboune, du gouvernement et du peuple algérien, tous ses remerciements à l’Unesco pour cette inscription du raï, chant populaire d’Algérie, sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité». Elle a également souligné que cette consécration est «un acte décisif de reconnaissance par le monde à l’endroit de ce genre culturel, artistique, poétique, musical et chorégraphique qui se donne à voir, à comprendre et à apprécier comme un message de partage, d’amitié, d’amour et de paix, (…) offert au monde et à l’humanité» .
Il est à noter qu’avec ce classement, l’Unesco vient de trancher en faveur de l’Algérie suite à la contestation du Maroc qui en revendiquait la paternité et avait tenté de s’approprier cette musique à cause de son succès, notamment financier.
Dans le document justificatif remis aux experts et aux représentants des Etats membres, le raï est présenté comme un genre musical folklorique algérien qui «respire et véhicule un signe fort d’expression de l’identité de la société qui l’a fait naître et l’a reconnue». Ce même document précise que le raï, depuis son apparition au XXᵉ siècle dans les villes de l’ouest algérien, comme Oran, Aïn Témouchent, Sidi Bel Abbès et Saïda, «traduit la réalité sociale et chante l’amour, la liberté, le désespoir et les restrictions sociales, sans tabou ou censure».
Le Centre national de recherche en préhistoire, anthropologie et histoire, qui a préparé le dossier de candidature au classement, déposé par l’Algérie en 2016 avait indiqué qu’il y a deux siècles, des cheikhs chantaient les textes de Melhoun (une poésie populaire écrite en arabe maghrébin) accompagnés d’un orchestre traditionnel composé de guellal (un instrument à percussion) et de gasba.
Ce document souligne toutefois que ce sont les cheikhate de l’Oranie qui ont popularisé et imposé, au début du XXe siècle, une orientation plus populaire à ce genre, évoquant souvent dans leurs chants, l’amour et la débauche.
La plus célèbre des medahate Cheikha Remitti, de son vrai nom Saadia El Ghilizania, interprète de «N’ta goudami» et de «Nouar», a révolutionné la musique traditionnelle algérienne en y insufflant un vent de renouveau en fusionnant les airs de flûte, de gasba traditionnelle, à des percussions plus modernes auxquelles viennent s’ajouter des paroles sulfureuses.
Par la suite, le raï connaît une plus grande diffusion géographique en Algérie, au Maghreb et dans le reste du monde grâce à l’émergence de supports d’enregistrement qui permettent sa plus large diffusion.
A partir des années 1960, la musique raï évolue et se modernise notamment grâce aux deux frères Rachid et Baba Ahmed ainsi qu’à Messaoud Bellemou. Le raï s’est, par la suite, propagé à une large échelle, avec l’apparition du festival qui lui a été consacré, dès 1985.
Parmi ses ambassadeurs les plus célèbres, les «Chebs» ont également contribué à la popularisation de cet art dans le reste du monde. De nos jours, les chansons de Cheb Khaled, Cheb Mami ou encore Cheb Hasni, tous devenus populaires dans les années 1980, continuent à forger la culture musicale des jeunes. Cheb Hasni, surnommé le rossignol du raï, assassiné durant la décennie noire, et qui chantait «El Baïda Mon Amour» ou encore «Matebkich, Gouli Hada Mektoubi» a marqué la conscience d’une jeunesse algérienne qui, à une époque marquée par le retour du tragique, rêvait d’insouciance et d’amour.
Le dossier de candidature présente, par ailleurs, cette musique comme porte-parole de l’espoir contre l’intégrisme islamique dans les années 1990. Aujourd’hui, le raï connaît un regain d’intérêt grâce au morceau «Disco Maghreb» de DJ Snake.
Il est important de souligner que plusieurs chercheurs dans ce genre musical, à l’instar d’Abdelkader Bendamèche, Abdelhamid Bourayou et du défunt Hadj Meliani, ont consacré des recherches et des publications dédiées à la vulgarisation de cet art dans l’objectif de préserver sa mémoire comme patrimoine algérien.
L’Algérie compte, avec le classement du genre raï, neuf éléments inscrits sur la liste du patrimoine mondial, à savoir l’Ahellil du Gourara, le costume nuptial la Chedda de Tlemcen, la célébration du Mawlid Ennabaoui, le S’boue à Timimoun, Rakb d’Ouled Sidi Cheikh, la cérémonie de la Sebeïba, ainsi que trois éléments en commun avec des pays limitrophes, en l’occurrence l’Imzad, le couscous et la calligraphie arabe. <