En dévoilant une initiative de paix algéro-tunisienne pour une issue politique en Libye, le chef de l’Etat fait le pari d’une solution maghrébine et du pays du voisinage au conflit dans ce pays. Son pari semble être favorisé par un consensus européen pour des sanctions contre l’aggravation des ingérences internationales et la circulation des armes. Il parait dépendre également d’un semblant de reprise en main du dossier par l’ONU.

Le président de la République s’est de nouveau exprimé, dimanche dernier, sur le conflit libyen. Les propos qu’il a tenus sur ce dossier sont une continuité de ce qu’il a déjà dit de la position de l’Algérie sur les moyens de son règlement, c’est-à-dire privilégier l’action politique et diplomatique pour amener les frères ennemis libyens à s’entendre sur une solution qui les amènerait à reprendre le dialogue en perspective d’une normalisation qui aboutirait à des élections. «Pour que les Libyens décident de leur destin», a précisé à ce sujet M. Tebboune lors de sa rencontre avec les médias.
La continuité, pour le chef de l’Etat, se manifeste par la conviction de la diplomatie algérienne que seul un processus de normalisation sous les auspices des Nations unies pourrait conduire la Libye à retrouver ses marques pour une stabilité qui devra être concrétisée à terme par le recours aux urnes et la légitimité populaire. Elle se révèle également par l’annonce d’une initiative algéro-tunisienne et la recherche à nouveau d’une proposition de sortie du conflit par les pays du voisinage. Un choix que la diplomatie algérienne a toujours privilégié contre la «multiplication des agendas» internationaux et le risque d’une complexification du conflit. Ce à quoi on assiste depuis des mois avec l’intervention désormais directe de la Turquie aux côtés du GNA de Tripoli et de la menace de confrontation militaire avec l’Egypte, pays engagé derrière le Parlement de Tobrouk et le maréchal autoproclamé Khalifa Haftar.
La discontinuité – car on ne peut pas parler de rupture – dans la position et la démarche algérienne vis-à-vis de la Libye est dans le discours critique vis-à-vis de l’Egypte que les observateurs ont identifié à travers les développements au niveau de sa frontière avec l’Est libyen et les déclarations du chef de l’Etat algérien qui, lors de sa rencontre avec la presse, a évoqué «les tentatives d’implication de certaines tribus libyennes dans le conflit armé ces dernières 24 heures». Cette position algérienne vaut également, mais de manière voilée, pour la Turquie, prête à en découdre à une échelle plus grande que la confrontation entre les parties libyennes hostiles pour consolider le gouvernement de Tripoli, voire l’armer davantage, contre Haftar et ses soutiens déclarés comme l’Egypte et les Emirats ou en retrait comme la Russie ou, encore, l’Arabie saoudite.
Pour les observateurs, le ton nouvellement et plus explicitement critique de M. Tebboune vis-à-vis des pays qui semblent opter pour une solution militaire, pour faire gagner un camp contre un autre, s’expliquerait par la conviction que seule une sortie politique au conflit libyen reste viable. Elle s’expliquerait également par l’évolution de la position des puissances européennes concernées vis-à-vis du conflit libyen. Le 18 juillet, Berlin, Paris et Rome se sont déclarés, dans un communiqué commun, «prêts à envisager un recours éventuel à des sanctions si les violations de l’embargo en mer, sur terre ou dans les airs se poursuivent» en Libye. Les trois capitales européennes demandent «à tous les acteurs étrangers de mettre fin à leurs ingérences croissantes et de respecter pleinement l’embargo sur les armes établi par le Conseil de sécurité des Nations unies».

Nouvelle donne internationale
Réunis à Bruxelles en marge du Conseil européen, lors duquel doit être négocié un accord établissant un plan de relance commun après la pandémie de coronavirus, le président français Emmanuel Macron, la chancelière allemande Angela Merkel et le président du Conseil italien Giuseppe Conte ont fait état de leurs «graves préoccupations concernant la montée des tensions militaires dans ce pays et le risque accru d’une escalade régionale». Ajoutant : «Nous demandons donc à toutes les parties libyennes et à leurs soutiens étrangers de cesser immédiatement les combats et de mettre un terme à l’escalade militaire en cours à travers le pays.» «Nous soutenons les efforts des Nations unies en vue d’obtenir la signature d’un accord de cessez-le-feu durable et crédible […] Nous rappelons à toutes les parties libyennes et internationales qu’un règlement politique de la crise libyenne doit être pleinement inclusif et fondé sur les conclusions de la Conférence de Berlin [organisée en janvier]», ont-ils fait valoir, invitant «les Nations unies à explorer toutes les options pour réduire les tensions, y compris celles d’un large désengagement de forces, voire d’une éventuelle démilitarisation, dans certaines régions».
C’est là une donnée importante qui conforte l’appel de l’Algérie selon laquelle la solution, a dit le chef de l’Etat, «passe impérativement par la table du dialogue et que l’usage des armes n’a et ne sera jamais la solution». Et à ce que l’ONU reprenne en main le dossier le plus rapidement possible, ce qui semble là aussi se produire avec la nomination d’une envoyée spéciale par intérim en Libye. L’Américaine Stéphanie Williams a d’ailleurs été reçue par M. Tebboune, dimanche. «Nous sommes en train de travailler, sous les auspices de l’accord de Berlin, dont l’Algérie fait partie, pour essayer de trouver une solution politique à la crise en Libye et agir aussi sur le volet économique. Nous sommes reconnaissants des efforts fournis par l’Algérie pour une solution politique à cette crise», a déclaré l’envoyée spéciale du Secrétaire général de l’ONU. <