Plus les vendredis passent, plus s’affirme la certitude que l’ancrage du mouvement populaire pour le changement se trouve dans les régions de l’Algérie profonde. En effet, et pour ceux qui gardent l’œil rivé sur les marches d’Alger et oublié que les grandes manifestations contre le système ont commencé à Kherrata et à Bordj Bou-Arréridj avant de s’étendre au reste du pays, il y avait intérêt à observer, hier, ce qui s’est passé dans plusieurs wilayas.

D’Est en Ouest, ils étaient des milliers de personnes à braver les difficultés d’une journée de jeûne et à battre le pavé pour rappeler la revendication du changement de système en vigueur depuis le 22 février, et à adapter leurs slogans en fonction des développements de la crise politique. Dans cette géographie de la contestation nationale, la ville de Annaba a connu un niveau de mobilisation ascendant. Près de 40 000 marcheurs ont ainsi envahi le Cours de la Révolution (place centrale de la ville) pour crier leur refus de voir l’élection présidentielle organisée par «la bande». «Makanch intikhabet mâa el issabet» (il n’y aura pas d’élections avec les bandes et les gangs) ont crié à tue-tête ces manifestants dont les mots d’ordre ont particulièrement ciblé le chef d’état-major de l’armée et vice-ministre de la Défense nationale, Ahmed Gaïd Salah. «L’Armée nous appartient et Gaïd nous a trahi», «Djeïch Chaâb Khaoua, Khaoua w Gaïd Salah maâ el Khawana» (l’Armée et le peuple sont frères, Gaïd Salah est du côté des traîtres), a-t-on longuement entendu les voix de cette colère qui a sorti la ville portuaire d’une torpeur qu’elle n’a plus connu depuis plus de trois mois. Et si à Annaba, des manifestants, hommes et femmes, ont appelé l’armée «à respecter la souveraineté populaire », en appliquant «les articles 7 et 8 de la Constitution» pour une courte période de transition avec des personnalités « propres et consensuelles », à Oum El Bouaghi, l’esplanade Yennayer a rugi des appels au départ du système. Dans cet espace, qui fait face au siège de l’Assemblée populaire communale, devenu le lieu de rassemblement habituel des manifestants pour le changement, de nombreux habitants de la ville se sont regroupés avant de déferler vers le siège de la wilaya, via le carrefour de la station de voyageurs, en entonnant « La lil intikhabat », «El djeïch, chaâb khawa khawa» (non aux élections du 4 juillet», «L’Armée le peuple frères». Après une halte, les manifestants (des hommes, des femmes, des jeunes, des étudiants, des intellectuels et autres citoyens) ont poursuivi leur itinéraire habituel pour rejoindre le rond-point de l’entrée ouest du chef-lieu de wilaya pour sillonner la rue du 1er-Novembre (ex-centre-ville) en criant «Klitou lebled ya serrakine», «Daoula madania machi askaria», «Makanch Entikhabat ya Elissabat»… avant de se rassembler sur l’esplanade Zabana puis se disperser avec la promesse de poursuivre la mobilisation. Le même spectacle était observé à Constantine, où beaucoup de monde a défilé avec des slogans hostiles au régime, mais qui ont épargné le général Gaïd Salah, ainsi qu’à Mila, où des manifestants jeunes et vieux sont sortis nombreux pour clamer haut et fort leur hostilité au pouvoir en place. Dans leur marche pacifique, ils ont brandi l’emblème national et des banderoles hostiles au chef de l’Etat par intérim ainsi qu’à son Premier ministre Noureddine Bedoui. Les Mileviens ont arpenté le même itinéraire que celui qu’ils empruntent tous les vendredis, un parcours allant d’Aïn Essayeh jusqu’au siège de la wilaya. «Silmiya, silmiya, Bensalah dégage, houkoumate l’bricolage dégage, houkoumate el montage dégage, Serraquine Serraquine, Issaba dégage» et autres slogans tous aussi hostiles les uns que les autres ont résonné tout au long du chemin parcouru par les marcheurs.

Des déclarations de Gaïd Salah sans écho
A Tizi-Ouzou, les derniers messages de Gaïd Salah, qui a déclaré ne pas avoir d’ambition politique et de poursuivre la campagne anti-corruption, n’ont pas eu un grand écho. En masse, les manifestants ont arpenté l’itinéraire habituel qui va du campus Hasnaoua de l’Ummto jusqu’au sanctuaire des martyrs situé à l’extrémité ouest de la ville, pour demander le départ des « trois B» et de Gaïd Salah. Le leitmotiv était le «rejet des élections» et le «respect de la souveraineté du peuple». A Bouira, des dizaines de milliers de citoyens sont descendus dans les rues de la ville en scandant des slogans refusant l’organisation de «la mascarade» du 4 juillet prochain. A Boumerdès, également, des milliers d’autres ont organisé une imposante marche en scandant des slogans hostiles au pouvoir. S’ils étaient moins nombreux que les vendredis derniers, ces manifestants ont exprimé leur détermination à poursuivre le mouvement. «Nous sommes déterminés à poursuivre le combat pacifique jusqu’au démantèlement du système et l’instauration d’une République démocratique», ont-ils scandé durant leur procession dans la principale artère de la ville. «Pouvoir dégage», «Non au plan du pouvoir sans le peuple «Le Hirak continue», «Algérie libre et démocratique», «Bensalah, Bédoui, Gaïd Salah ! Dégagez tous !», «l’Algérie est une République et non une caserne », ont-ils entonné. Des échos nous sont également parvenus des villes de Dellys et de Bordj-Menaïel où des centaines de manifestants ont battu le pavé pour exprimer leur détermination à poursuivre la révolte jusqu’au départ total du système politique et instaurer un Etat de droit. A Tlemcen, la marche s’est ébranlée sous un ciel gris de la place Emir Abdelkader vers le siège de la wilaya au boulevard Pasteur, via le boulevard Colonel-Lotfi. Le carré des femmes fermait la marche qui était notamment marquée par des slogans à l’adresse de l’homme fort Gaïd Salah. «Makanch intikhabat ya el issabat», «Dawla madania, machi askaria».
A Sidi Bel Abbès, des centaines de manifestants sont sortis après la prière du Dohr, à la place du 1er-Novembre pour scander des slogans contre le régime mis en place par Bouteflika et exiger le départ de Bensalah, Bedoui et Gaïd Salah, qui ont trahi le peuple. Le jeudi matin, les avocats du bâtonnat de Sidi Bel Abbès se sont regroupés devant le Tribunal du centre-ville en signe de soutien au Hirak populaire et aussi pour réclamer le changement du régime actuel et le «départ de la bande ».