Le grand cafouillage en matière d’encadrement du commerce se poursuit. En effet, les dernières notes de l’Association des banques et établissements financiers (Abef) sur le FOB et le recours à l’armement national dans les opérations d’importation constituent un« non-sens économique ».

Ce sont des « mesurettes » destinées à « gagner du temps, à bloquer les transferts de devises pour préserver les réserves de change, en attendant la mise en place d’un gouvernement appelé à trancher la politique de rationalisation des importations, c’est-à-dire la manière de réduire la facture des importations et les transferts de devises liées au commerce extérieur », observe Mohamed Kessel, financier, spécialiste du commerce extérieur, contacté par Reporters.
Concernant la dernière note de l’Abef sur le sujet, datée de jeudi dernier, cette association a fait machine arrière sur la question, commente Mohamed Kessel. Puisqu’elle autorise de nouveau les importateurs à continuer à pratiquer le coût et fret (CF : transport de la marchandise importée en comptant le fret) au lieu du FOB, à savoir le retour à la situation initiale où les négociants nationaux avaient tendance à privilégier le CF. A rappeler que dans la note précédente à celle de jeudi dernier, l’Abef sommait les banques commerciales d’orienter les importateurs à pratiquer le FOB (transport de la marchandise sans compter le fret) dans leur domiciliation des opérations et à privilégier l’armement national dans le transport de leurs marchandises. Le spécialiste note, du reste, que paradoxalement, l’armement national, à savoir la compagnie maritime Cnan et ses filiales, ne desservaient pas toutes les destinations choisies par les importateurs nationaux.
Ces nouvelles obligations présentent plusieurs inconvénients. En premier lieu, la majorité des armateurs étrangers refusent que le FOB soit l’unique formule, la tendance à l’international est à la coexistence de plusieurs formules. Les pouvoirs publics voulaient, à travers cette mesure, obliger les armateurs étrangers présents en Algérie et qui dominent le marché (l’armement national couvre moins de 10% du marché) à déclarer en dinars le fret et à transférer par la suite le montant en devises du transport effectué. Autrement dit, les importateurs
devaient payer en dinars les frais de transport de la marchandise ou fret. Là, les armateurs étrangers sont réticents à cette mesure. D’autre part, la décision initiale de l’Abef est un non-sens économique. En effet, elle allait entraîner un préjudice à l’économie nationale. Elle allait renchérir le coût du fret et, partant, le coût de nos importations. Il faut savoir, précise le spécialiste, que les coûts internationaux du fret sont fixés à l’échelle mondiale et non uniquement pour l’Algérie. En clair, le prix de transport d’un conteneur d’un bien de consommation est déterminé pour un ensemble de pays et non pas spécialement pour l’Algérie. La note de l’Abef, impliquant que les armateurs étrangers déclarent le fret en dinars, entraîne que dans le coût du fret soit intégré le risque de change. Du coup, si le prix du fret d’un conteneur de marchandises valait, par exemple, initialement 500 dollars, avec le risque de change, le coût du fret pourrait atteindre 550, 600 dollars. Imaginez les pertes pour le Trésor et le montant supplémentaire de transferts de devises vers ces armateurs pour 500 000 à 1 million de conteneurs par an, si la mesure avait été maintenue.
Pour Mohamed Kessel, ces mesures sont destinées à gagner du temps, c’est reporter à plus tard le transfert de devises liées au fret. En obligeant les armateurs étrangers à déclarer en dinars le fret en Algérie, elle les oblige dans une première étape à obtenir le quitus fiscal (payer les impôts localement liés à leur activité en Algérie) et, dans une seconde étape, à obtenir le transfert en devises de leur service (transport des marchandises de l’étranger vers l’Algérie). Entre les deux étapes, il se passe du temps. Quant à l’obligation de détailler dans le document présenté aux banques par l’importateur, mentionner dans une partie le coût de la marchandise, dans l’autre fret, cette séparation est destinée à permettre à la banque ou à la Banque d’Algérie de contrôler le coût du fret, ajoute-t-il. C’est pourquoi, le spécialiste insiste, ce sont des « mesurettes » qui ne règlent pas les problèmes de fond. La préservation des réserves de change passe plutôt par d’autres mesures plus adéquates, la lutte effective contre la surfacturation, un contrôle plus efficace aux frontières et l’application de mesures de régulation et non administratives, ainsi que l’amorce des réformes structurelles.
On peut se demander, enfin, comment avec l’embellie financière qu’a connue l’Algérie entre 2000 et 2013, soit en l’espace de 13 ans, l’Algérie n’a pas pu constituer un armement national puissant, prédominant sur le marché national en matière de transport de marchandises importées ; les dépenses dans le domaine du transport des marchandises sont allées essentiellement vers le renforcement de l’aérien, c’est-à-dire à Air Algérie. Alors que le renforcement de la flotte marchande nationale constitue une question de souveraineté économique. Le moins qu’on puisse dire est que la volonté politique a manqué pendant cette période. Du coup, l’Algérie subit aujourd’hui les effets de cette politique de fuite en avant.