La liste des auteurs qui se sont penchés sur l’engagement des soldats coloniaux dans les conflits de l’empire français est longue. Elle demeure même ouverte, puisque s’y invite cette fois-ci l’écrivain franco-algérien Akli Tadjer, avec la publication toute récente chez Casbah Editions de son dernier roman «D’amour et de Guerre».

Par Nordine Azzouz
Les soldats coloniaux dans les deux Grandes guerres mondiales du XXe siècle sont fréquemment abordés durant ces dernières années. On les retrouve comme figures aussi bien au cinéma, en littérature qu’au théâtre et dans la bande dessinée. Leur popularité n’a pas de lieu d’expression ni de frontières spécifiques et s’observe dans le champ francophone aussi bien en France que dans les divers pays anciennement colonisés, dont de nombreux auteurs publient et créent par ailleurs sur la scène culturelle française. Elle est significative d’une audience indicatrice du grand retour de mémoire qu’on remarque depuis le tournant des années 2000 sur le «maelstrom colonial», terme qu’on empreinte ici à l’historien français Nicolas Bancel, pour rappeler au moins que la séquence de domination coloniale, plusieurs décennies après sa fin, est devenue par un effet boomerang un champ ouvert aux polémiques médiatiques, politiques et même législatives les plus virulentes, tout en restant partie du domaine ancien et fécond de la recherche académique et matière à la création artistique.
Au cinéma, on a bien sûr en tête l’inévitable «Indigènes», long métrage de Rachid Bouchareb (2006), sur les Maghrébins de l’armée française en Italie en 1943. Dans le roman, on se souvient du récit d’Aziz Chouaki sur les combattants de la Grande guerre de 14-18, «Les coloniaux» sorti en 2009. Pour la Seconde guerre mondiale, on a en mémoire «Le terroriste noir» de Tierno Monémbo (2012), mais la liste des auteurs qui se sont penchés sur l’engagement des coloniaux dans les conflits de l’empire français est longue. Elle demeure même ouverte, puisque s’y invite cette fois-ci l’écrivain franco-algérien Akli Tadjer, avec la publication toute récente chez Casbah Editions de son dernier roman «D’amour et de Guerre». Il y raconte l’histoire d’Adam, 20 ans, fils d’un ancien de la Première guerre mondiale, un vieux soldat traité comme quantité négligeable avant de mourir de la gangrène. Ce jeune homme, qui aime son village kabyle de Bousoulem et adore sa promise Zina, subit un double arrachement : on l’enrôle de force dans la guerre de 1939-45 et on lui vole sa bien-aimée à la suite d’un rapt qui la destinera, après une fuite ratée à deux, à un mariage forcé dont il ne saura rien jusqu’à son retour du front.

Interrogation sur la condition humaine du colonisé
Son livre d’une belle écriture, qui emprunte à la fois à la «fictionnalisation» de l’histoire, au conte traditionnel comme à la correspondance, est une interrogation romancée sur l’histoire et sur la condition humaine du colonisé, ce «pas grand-chose» comme il est nommé. Il est d’époque, pourrions-nous dire par rapport au contexte éditorial dans lequel il est écrit et publié, mais ce n’est ni une fiction mimétique sur le tirailleur indigène méprisé, mais conscient de sa situation et de sa position dans le système de domination qu’il verra s’effondrer militairement sous la botte allemande et faillir moralement dans les lâchetés et les combines du Paris occupé. Ce n’est en tout cas pas une fiction qu’Akli Tadjer aurait créée pour la circonstance ou par vice éditorial de profiter de la mode mémorielle du soldat colonial. Entre cet écrivain et l’histoire, les affinités sont anciennes et c’est dans sa nature que de s’enfoncer dans les lignes du passé et de l’interroger à partir de ce «lieu-monde», si parlant et si fécond quand il s’agit de croiser l’histoire et les mémoires, qu’est le foyer migratoire dont il est issu en tant que descendants d’immigrés en région parisienne. S’en rendent compte ceux qui ont déjà lu «Le porteur de cartable» (2001) ou «La meilleure façon d’aimer» (2011), deux beaux textes mettant en scène le fait colonial français, la guerre d’indépendance, et même les évènements tragiques de la décennie rouge (1990-2000).

L’histoire comme fil textuel
Ces deux romans apparaissent comme une suite avant l’heure du roman «D’amour et de Guerre». Adam, prénom qu’on retrouve comme celui de Zina dans une fiction de 2008, «Il était une fois peut-être pas», comme indices de résonances ou comme fil d’Ariane entre les différentes pièces de l’œuvre tadjerienne, est un homme au destin non tranché et suspendu à l’enfilure que veut bien en faire le lecteur, selon qu’il soit d’ici ou d’ailleurs (le roman est édité en France par les éditions les Escales). A la fin du roman, on ne sait pas, en effet, s’il parviendra à retrouver Zina et à la libérer de l’époux imposé ; on ne sait pas non plus ce qu’il fera de son existence, mais on sait au moins qu’il est en colère et que sa rage contre le système colonial préfigure, d’ici, la perspective toute proche de mai 1945 avant celle novembre 1954. De tout cela rien n’est, bien sûr, dit dans un récit dont la seule logique narrative est de raconter le parcours d’un homme pris dans la tourmente de l’histoire. Tout y est toutefois suggéré, semble-t-il, à travers son conflit sourd et permanent avec les représentants de l’autorité coloniale. Sa recherche effrénée de Zina, jamais rompue à travers les lectures qu’il lui a sans cesse écrites, pourrait même être une métaphore de la terre perdue et qu’il désire à nouveau conquérir. Mais ce n’est là qu’une hypothèse de lecture face à ce qui semble plus sûr : l’histoire personnelle de l’écrivain, un des noms phares de la littérature «beure» et la nécessité pour lui de témoigner, à partir du lieu où il écrit et s’exprime le plus souvent, sur ceux qui se sont sacrifiés dans les guerres coloniales après la douleur qu’il pourrait avoir ressenti en 2018. Cette année-là, des lycéens de Picardie avaient refusé de lire «Le porteur de cartable», alors qu’il était inscrit au programme du baccalauréat, au prétexte que ce n’était pas un roman français. Akli Tadjer a dû se déplacer pour aller à la rencontre de ces élèves de terminales pour qu’ils sachent «qu’il y a des Mohamed et des Messaoud qui sont morts pour la France et que leur comportement inacceptable revient à cracher sur leur tombe», avait-il dit dans une déclaration aux médias. Adam pourrait refaire la guerre pour ça.

D’amour et de Guerre, Akli Tadjer, Casbah Editions, Alger 2021.
Prix : 1200 DA